Prédestination

Cardinal Lépicier, Méditation sur Saint Joseph
« Dieu, qui est l’Être parfait par excellence, est aussi, pour ses créatures, la source de tout bien. Mais, comme il est infiniment sage, il distribue ses biens selon la règle que lui-même a, de toute éternité, arrêtée dans ses conseils suprêmes. Cette claire vision des événements du monde, unie à la volonté de les faire aboutir dans le temps, est ce que nous appelons la Providence ; mais quand il s’agit d’une créature raisonnable, douée du libre arbitre et destinée par Dieu à jouir de lui dans le ciel, elle s’appelle prédestination. Dans le langage théologique, la prédestination, expression de la charité infinie de Dieu pour l’ange et pour l’homme, se définit, ratio transmissionis creaturae rationalis in fine in vitae aeternae, ce que nous pouvons exprimer en français de cette manière ; « la préexistence en Dieu de l’ordre ou du plan qui règle la transmission des créatures raisonnables à cette fin spéciale qui s’appelle la vie éternelle ». La prédestination comprend, dans son concept formel, non seulement la gloire céleste, qui en est le terme, mais aussi tout ce qui, dans la vie d’un individu, peut y conduire. Ainsi donc, comme l’élection de saint Joseph à la dignité d’Époux de Marie et de Père nourricier de Jésus devait être la raison formelle de sa gloire future, il s’ensuit qu’il fut, de toute éternité, prédestiné à cette dignité, ainsi que Jésus-Christ lui-même avait été prédestiné à être le Fils de Dieu, et Marie à être la Mère du Verbe incarné. Saint Joseph aura donc parmi les élus une place de choix à côté de la Vierge Mère, et cette place ne lui sera ravie par personne, car ce qui est établi dans les conseils divins ne peut être frustré. L’ordre de la prédestination ne souffre pas de changement. »

Saint Thomas d’Aquin, De Rationibus Fidei
« Pour finir, il reste à examiner si la prédisposition ou prédestination divine impose une nécessité aux actes humains. La prudence est de mise dans l’examen de cette question afin de défendre la vérité tout en évitant l’erreur et la fausseté. C’est une erreur, en effet, de dire que les actes humains et les évènements qui se produisent ne sont pas soumis à la prescience et à la disposition de Dieu. Mais il n’est pas moins erroné de prétendre que cette prescience et cette disposition de Dieu rendent les actes humains nécessaires, car cela reviendrait à supprimer le libre arbitre, l’opportunité des délibérations, l’utilité des lois, le souci de faire le bien et la justice qui punit et récompense. On doit donc considérer que Dieu connaît les choses autrement que l’homme ne les connaît. Car l’homme est soumis au temps qui passe, et connaît donc les choses dans le temps: il en voit qui sont présentes, il se souvient d’autres qui sont passées, et en prévoit d’autres encore à venir. Mais Dieu transcende le cours du temps, et son être est éternel, de sorte que sa connaissance n’est pas temporelle mais éternelle. Or, l’éternité est au temps ce que l’indivisible est au continu. En effet, le temps est constitué de différentes parties qui se succèdent selon l’avant et l’après, comme la ligne est composée de différentes parties disposées d’après leur position respective. Mais l’éternité est sans avant ni après, car les réalités éternelles ne changent pas; aussi l’éternité est-elle tout entière simultanée, tout comme le point n’est pas constitué de parties occupant des positions distinctes.Ensuite, un point se rapporte à une ligne de deux façons, selon qu’il est situé sur cette ligne (au début, au milieu ou à la fin), ou à l’extérieur d’elle. Le point sur la ligne n’est pas dans toutes les parties de cette ligne; mais, aux différentes parties de celles-ci, correspondent nécessairement autant de points différents. Quant au point extérieur à la ligne, rien ne l’empêche d’être à égale distance de toutes les parties de cette ligne, comme dans un cercle, dont le centre indivisible est équidistant de toutes les parties de sa circonférence, de sorte que celles-ci, en un sens, lui sont toutes présentes sans être pour autant présentes l’une à l’autre. Or l’instant, qui est la limite du temps, est semblable au point sur la ligne. Il n’est certes pas présent à toutes les parties du temps, mais, aux différentes parties du temps, correspondent autant d’instants distincts. L’éternité, en revanche, ressemble au point central, extérieur à la ligne : simple et indivisible, elle embrasse tout le cours du temps; et chaque partie du temps lui est également présente, alors même que chacune s’inscrit dans la suite d’une autre.Dieu, qui contemple toutes choses depuis les hauteurs de l’éternité, voit donc toujours comme présent le cours entier du temps et tous les événements qui se produisent dans le temps. Par suite, tout comme ma connaissance est infaillible et certaine quand je vois Socrate assis, sans imposer pour autant à Socrate d’être assis ; de même, tous les événements qui, pour nous, sont passés, présents ou à venir, Dieu les connaît d’une façon infaillible et certaine comme présents, sans imposer pour autant aux événements contingents une quelconque nécessité d’exister. On peut illustrer cela par un exemple : L’écoulement du temps est comparable au trajet sur une route. Si quelqu’un se trouve sur une route qu’empruntent de nombreuses personnes, il voit certes celles qui sont devant lui, mais il ne sait rien de certain à propos de celles qui viennent à sa suite. Si maintenant quelqu’un occupe une éminence d’où il peut voir toute la route, il embrassera d’un même regard tous ceux qui se déplacent sur cette route. Il en est de même de l’homme dans le temps. Il ne peut voir simultanément tout le cours du temps, mais seulement ce qui est à sa portée: les événements présents et quelques-uns de ceux qui sont passés, mais il ne sait rien de certain concernant l’avenir.Dieu, en revanche, du haut de son éternité, voit de façon certaine et comme présent tout ce qui se produit dans le cours du temps, sans imposer par là de nécessité à ce qui est contingent. Mais si la science divine n’impose pas de nécessité à ce qui est contingent, on peut en dire autant concernant l’ordre d’après lequel Dieu dispose tout providentiellement, car il dispose les choses comme il les meut; la disposition qu’il établit n’est pas contrariée, mais sa puissance exécute les dispositions de sa sagesse. Concernant l’action de la puissance divine, on doit encore considérer ceci: elle opère en tout et conduit chaque chose à agir de la manière propre à chacune. Il s’en ensuit que, sous la motion divine, certaines agissent par nécessité, comme on le voit dans les mouvements des corps célestes; d’autres, de manière contingente, et parfois de manière déficiente, comme on le voit dans les corps corruptibles, par exemple quand un arbre ne parvient pas à donner du fruit ou qu’un animal est incapable de se reproduire. La sagesse divine dispose donc les choses pour que, suivant cette disposition, elles se produisent d’après le mode opératoire de leurs causes propres. Or ce mode opératoire naturel, chez l’homme, consiste à agir librement et non pas contraint par une quelconque nécessité, parce que ses facultés rationnelles se rapportent à des objets opposés. Dieu dispose donc les actes humains de telle façon pourtant qu’ils ne soient pas soumis à la nécessité mais proviennent du libre arbitre. Voilà donc ce que je pense devoir écrire pour le moment à propos des questions que vous m’avez adressées et dont j’ai cependant traité ailleurs de manière plus complète. »

Collectif, Synthèse générale de la théologie (Tome I, Pages 90-91)
« la prédestination entre dans l’universalité ou l’extension de la Providence. Il exprime « un cas » si spécial de Providence, il semble réclamer une prévoyance si particulièrement attentive et une volonté si délicatement amoureuse que « nous » la considérons à part. D’autant qu’elle nous touche directement.
En effet, la Prédestination est la providence considérée à l’égard de ce groupe particulier des humains qui est destiné à atteindre la gloire éternelle : la Vision (connaissance) du Voyant, de l’Amour. Ce transfert de la créature raisonnable vers sa fin éternelle préexiste-t-il dans l’Intelligence divine ? Oui.
– L’Écriture sainte : « Ceux qu’il a connus d’avance, il les a aussi prédestinés » (Rom., 8, 29).
– La Tradition : « Aucun catholique ne rejette la prédestination divine » (Saint Prosper). « Tiens pour absolument certain et ne doute pas que ceux qui, par bonté gratuite de Dieu, sont dépositaires de sa miséricorde, il les a prédestinés avant tous les temps » (Saint Fulgence).
– La raison : Tout est soumis à la providence divine orientant les choses vers leur fin. Or la fin vers laquelle Dieu oriente ses créatures est double ; il y en a une qui dépasse la mesure et le pouvoir de la nature créée et c’est la vie éternelle, qui consiste en la connaissance de Celui qui est. Mais quand un être ne peut parvenir à quelque chose par les forces de sa nature, il faut qu’un autre l’y porte. C’est pourquoi donc la créature raisonnable, capable de vie éternelle, est amenée à cette vie comme par un transfert divin. La conception, le projet de ce transfert préexiste en Dieu : c’est la prédestination. »

Bibliographie

– Père Garrigou-Lagrange, La prédestination des Saints et la Grâce

Concevoir un site comme celui-ci avec WordPress.com
Commencer