Hédonisme

Jacques-Bénigne Bossuet, Sermon sur l’amour des plaisirs pour le troisième dimanche de Carême
« Il ne faut pas s’étonner que Jésus-Christ nous commande de persécuter en nous-mêmes l’amour des plaisirs, puisque sous prétexte d’être nos amis, ils nous causent de si grands maux. Les pires des ennemis, disait sagement cet ancien, ce sont les flatteurs ; et j’ajoute avec assurance que les pires de tous les flatteurs, ce sont les plaisirs. Ces dangereux conseillers, où ne nous mènent-ils pas par leurs flatteries ? Quelle honte, quelle infamie, quelle ruine dans les fortunes, quels dérèglements dans les esprits, quelles infirmités même dans les corps, n’ont pas été introduites par l’amour désordonné des plaisirs ? Ne voyons-nous pas tous les jours plus de maisons ruinées par la sensualité que par les disgrâces, plus de familles divisées et troublées dans leur repos par les plaisirs que par les ennemis les plus artificieux, plus d’hommes immolés avant le temps à la mort par les plaisirs que par les guerres et les combats ? Les tyrans, dont nous parlions tout à l’heure, ont-ils jamais inventé des tortures plus insupportables que celles que les plaisirs font souffrir à ceux qui s’y abandonnent ? Ils ont amené dans le monde des maux inconnus au genre humain ; et les médecins nous enseignent d’un commun accord que ces funestes complications de symptômes et de maladies, qui déconcertent leur art, confondent leurs expériences, démentent si souvent leurs anciens aphorismes, ont leurs sources dans les plaisirs. Qui ne voit donc clairement combien il était juste de nous obliger d’en être les persécuteurs, puisqu’ils sont eux-mêmes en tant de façons les plus cruels persécuteurs de la vie humaine ? »

Jean Sévillia, Moralement correct
« Jadis, l’hédonisme était suspect. Cette mentalité s’est longtemps maintenue, là encore, par la double culture laïque et chrétienne, fondée sur le travail, l’effort et l’ascèse. Au cours des années 1960, l’éloignement du spectre de la guerre, l’élévation du niveau de vie, la libération des mœurs et l’esprit individualiste ont renversé les perspectives. Depuis, bonheur, bien être et jouissance sont devenus des absolus. « Je me suis fait plaisir », entend-on. Un tel aveu, autrefois, aurait été indécent. Maintenant, il donne le ton. L’évolution de la société pousse dans ce sens. La part du travail s’est réduite dans nos vies : 13 heures légales de moins par semaine depuis 1945. Même si les 35 heures conduisent les salariés à fragmenter leurs congés, six personnes sur dix partent chaque année en vacances, soit environ 36 millions de Français. À la grande migration estivale s’ajoute celle des sports d’hiver. Un quatrième S a rejoint la trilogie des sixties : sea, sex, sun and snow. Formidable changement des modes de vie, formidable bouleversement des mentalités. Civilisation des loisirs, civilisation de la jeunesse (plus personne ne consent à vieillir, les vieux s’appelant d’ailleurs des seniors, ce qui est plus chic), civilisation de la fête. « Mon objectif est de redonner un caractère festif à la capitale », annonce Christophe Girard, le nouveau responsable des affaires culturelles de Paris, peu après l’élection de Bertrand Delanoë. Techno parade, Gay Pride, Nuit blanche : la Ville lumière ouvre la voie à l’« homo festivus » (Philippe Muray), ce mutant pour qui la vie n’est qu’une fête. Un mythe intouchable : les 3 millions de visiteurs de Paris Plage ont le sable et les palmiers, mais il est déconseillé, sous peine de passer pour un rabat-joie, de leur faire remarquer qu’il n’y a pas la mer. « Selon vous, qu’est-ce qui est le plus important dans la vie ? » À cette question, six Français sur dix répondent : être en bonne santé. À l’évidence, nul n’aime être malade. Mais l’affirmation recèle une conviction plus profonde, qui traduit aussi une transformation des mentalités. Notre corps, pense notre temps, est sacré. Un culte aboutissant à considérer qu’il n’est de corps digne de ce nom qu’en pleine possession de ses moyens. Comment croire le contraire ? Les progrès de la médecine et de l’hygiène ont permis l’allongement de la durée de la vie, qui dépasse 80 ans pour les Français des deux sexes. A fortiori pour les femmes : une fille sur trois née depuis 2000 vivra centenaire. Mais ce n’est pas tant la vieillesse qui recule, que la jeunesse qui avance. Rester jeune dans son corps et dans sa tête, c’est ce qui compte : le message est martelé jour après jour. « Faire reculer les marques de la vieillesse, écrit un magazine, n’est plus seulement une affaire de satisfaction narcissique, c’est quasiment un devoir civique 33 ». Rien n’est trop cher pour être en forme : cures de thalasso, régimes amincissants, nourriture bio, bronzage artificiel, produits antirides. Sans oublier la gymnastique ou l’aérobic. La place prise par le sport dans les loisirs, les conversations de bistrot, les kiosques à journaux ou les programmes télévisés traduit de manière emblématique l’hédonisme contemporain. Trois Français sur quatre se disent sportifs. Même s’il faut distinguer le sport loisir – que l’on pratique et le sport spectacle – que l’on regarde –, et même si le sport spectacle tend à s’assimiler au show-biz (joueurs transformés en stars, enjeux financiers colossaux), les deux aspects du sport communient dans le culte du corps. Oublié, l’exemple des Grecs. Ces derniers, rappelle Alain Finkielkraut, « vivaient dans un monde clos, où il s’agissait de s’accomplir, alors que le sport moderne met en œuvre et en scène l’aspiration inextinguible au dépassement de soi ». Oubliée, la leçon naïve de Coubertin, qui attribuait un rôle de formation morale au sport. Celui-ci, désormais, tend à être non pas une école de comportement, mais une finalité en soi, comme s’il donnait un but ou un sens à l’existence. La vogue des sports extrêmes trahit le narcissisme de l’époque : au bout du défi, celui qui prend des risques trouve la récompense de la sensation forte. La France compte 3 millions de handicapés. En dépit des intentions affichées et des promesses électorales, la société ne s’empresse guère de leur faire une place : les malheureux ne correspondent pas aux canons du corporellement-correct. Les femmes enceintes d’un enfant présumé handicapé subissent toutes sortes de pressions afin de ne pas mener leur grossesse à terme. Avec l’arrêt Perruche, on a même vu poindre la tentation de traiter le fait d’être né handicapé comme un préjudice méritant réparation. Si un corps imparfait est un fardeau insupportable, un corps ayant atteint ses limites est tout aussi gênant. C’est sans l’aide de la collectivité que les milliers de familles confrontées au drame de la maladie d’Alzheimer doivent se débrouiller avec leurs proches. Dans la même logique, influencée par des cas extrêmes, comme celui de Vincent Humbert, tétraplégique « aidé à mourir » par sa mère, l’opinion est majoritairement favorable à l’euthanasie pour les incurables. On ne veut plus voir les grands malades, en réalité, parce qu’on ne veut plus voir la mort : 70 % des gens meurent seuls, à l’hôpital. Tout ce qui ramène l’homme à la finitude de son corps est refoulé. « Le XXe siècle, souligne Hervé Juvin, a inventé un nouveau corps. La médecine l’a délivré de la souffrance, la richesse et la paix l’ont doté d’un capital d’années sans précédent. La nouvelle morale de la beauté et de la séduction lui promet une jeunesse qui n’en finit plus. La révolution des mœurs non seulement l’autorise à chercher partout son plaisir, mais lui en fait un devoir. Et il rêve d’immortalité sur les décombres des religions et des idéologies. » »

Jacques-Bénigne Bossuet, Sermon sur l’amour des plaisirs pour le troisième dimanche de Carême
« Pour se convertir, chrétiens, il faut premièrement se résoudre, fixer son esprit à quelque chose, prendre une forme de vie. Or est-il que l’attache aux attraits sensibles nous met dans une contraire disposition. Car trop pauvres pour nous pouvoir arrêter longtemps, nous voyons par expérience que tout l’agrément des sens est dans la variété ; et c’est pourquoi l’Écriture dit que « la concupiscence est inconstante » : Inconstantia concupiscentiæ, parce que dans toute l’étendue des choses sensibles, il n’y a point de si agréable situation que le temps ne rende ennuyeuse et insupportable. Quiconque donc s’attache au sensible, il faut qu’il erre nécessairement d’objets en objets et se trompe pour ainsi dire en changeant de place. Ainsi qu’est-ce autre chose que la vie des sens, qu’un mouvement alternatif de l’appétit au dégoût, et du dégoût à l’appétit, l’âme flottant toujours incertaine entre raideur qui se ralentit et l’ardeur qui se renouvelle : Inconstantia concupiscentiæ. Voilà ce que c’est que la vie des sens. Cependant dans ce mouvement perpétuel, on ne laisse pas de se divertir par l’image d’une liberté errante. Mais aussi quand il faut arrêter ses résolutions, cette âme accoutumée dès longtemps à courir deçà et delà partout où elle voit la campagne découverte, à suivre ses humeurs et ses fantaisies, et à se laisser tirer sans résistance par les objets plaisants, ne peut plus du tout se fixer. Cette constance, cette égalité, cette sévère régularité de la vertu lui fait peur, parce qu’elle n’y voit plus ces délices, ces doux changements, cette variété qui égaie les sens, ces égarements agréables où ils semblent se promener avec liberté. C’est pourquoi cent fois on tente et cent fois on quitte, on rompt et on renoue bientôt avec les plaisirs. De là ces remises de jour en jour, ce demain qui ne vient jamais, cette occasion qui manque toujours, cette affaire qui ne finit point et dont on attend toujours la conclusion. Ô âme inconstante et irrésolue, ou plutôt trop déterminée et trop résolue pour ne pouvoir te résoudre, iras-tu toujours errant d’objets en objets, sans jamais t’arrêter au bien véritable ? Qu’as-tu acquis de certain par ce mouvement éternel, et que te reste-t-il de tous ces plaisirs, sinon que tu en reviens avec un dégoût du bien, une attache au mal, le corps fatigué et l’esprit vide ? Est-il rien de plus pitoyable ? »

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