Mgr Ricard, Les chefs-d’oeuvre oratoires de l’abbé Combalot (Pages 95-98)
« Il n’appartenait qu’au grand apôtre de nous révéler toute la puissance et toutes les merveilles de la Foi. Ravi jusqu’au troisième ciel, Saint Paul en a connu tous les secrets et rien n’égale la magnificence et la sublimité du langage dont il se sert pour raconter aux fidèles de Jérusalem les prodiges qu’elle a opérés. C’est alors que les siècles semblent se dérouler à ses yeux et c’est dans la Foi que ce sublime prédicateur cherche le principe de tous les desseins de la sagesse éternelle.
Véritable loi du monde des intelligences, la Foi commence, aux premiers jours de la création, l’œuvre admirable de la sanctification des hommes, en les réunissant dans une même croyance. Alors, toutes les distances s’effacent. Depuis Abel, tous, les patriarches et les prophètes, s’élancent à la conquête du monde. Forts par la Foi, ils triomphent du monde. Franchissant les plaines du temps, ils percent, dans un lointain avenir, et, convives du Verbe fait chair, ils marchent à la conquête des espérances immortelles.
Heureux les peuples qui ne marchent qu’à sa lumière ! Heureux l’homme qui ne va chercher que dans la Foi le principe de ses espérances et la loi de sa vie ! Car, ne l’oublions pas, la Foi est l’élément divin qui fait vivre l’homme d’une vie tout surnaturelle. Sans elle, depuis sa déchéance, il ne sait rien ou presque rien. Il se devient un mystère à lui-même.
Mais, la Foi n’est pas seulement l’élément réparateur et vivificateur de l’homme moral, elle est aussi le premier, le plus indispensable besoin des sociétés, la condition de leur durée, l’arche hors de laquelle il n’y a point de salut. Vivre pour une société, c’est croire. Plus une société a de Foi, plus elle a de vie. Que la Foi vienne à défaillir un instant, soudain la marche sociale s’arrête, le jour décline, la nuit se fait : plus de gouvernement, plus de lois, plus de transaction, plus de commerce, plus de justice. Partout les ombres s’amoncellent avec des ruines ; et, au fond de ces ombres, de ces ruines, l’anarchie et le sommeil glacé du scepticisme. Voilà pourquoi les peuples qui ont perdu le don suprême de la Foi, ou qui sont en train de le perdre, ne soupçonnent plus, ne connaissent plus d’autre vie que celle de la matière.
Qu’est-ce que la Foi, selon sa notion catholique ?
Écoutez l’admirable définition que saint Paul nous en a laissée.
« La Foi, nous dit ce sublime interprète de la pensée de Dieu, la Foi est la substance même du bien que nous espérons dans une vie immortelle. Elle est l’argument, le syllogisme immuable de la réalité des choses qui sont au-dessus de notre faible raison. »
La Foi en effet nous introduit dans les sublimes régions des réalités divines, dans le sanctuaire de l’essence incréée. Elle nous découvre cet Être incompréhensible qui, habitant par delà toutes les sphères, par delà tous les confins des orbes visibles, voit couler à ses pieds le fleuve du temps, le torrent des révolutions ; cet être plus haut que les cieux, plus étendu que l’espace, plus profond que le dernier des abîmes ; cet Être dont l’immensité, pour emprunter la pensée de saint Anselme, est un cercle infini dont le centre est partout et la circonférence nulle part ; cet Être qui, selon le langage de saint Jean Damascène, est une mer de substances, mer sans bornes, sans rivages, devant qui l’univers n’est qu’une goutte d’eau échappée du vaste bassin du possible, un atome qui paraît et vite s’enfuit inaperçu. La Foi, elle nous révèle l’éternité de Dieu, colonne majestueuse, à jamais immuable au milieu du flux et reflux des existences ; cette force infinie qui féconde le néant, jette les mondes dans le vide, prend la terre à ses deux pôles, la secoue pour en faire tomber les impies et marche terrible sur l’aile des vents ; cette Providence, qui dispense l’être et la vie, donne leur pâture aux petits des oiseaux ; cette beauté, toujours ancienne et toujours nouvelle, dont le ravissant éclat et les inénarrables attraits endorment les élus d’une délicieuse extase. Oui, la Foi ! Voilà le compas divin avec lequel, de l’obscurité de l’exil, nous pouvons en quelque sorte mesurer Dieu ; le point d’Archimède avec lequel on soulève ses profondeurs ! »
Pierre Lombard, Les Quatre Livres des Sentences (Troisième livre, Distinction XXIII, Chapitres I-IX)
« Qu’est-ce que la foi ? La foi est la vertu par laquelle sont crues les réalités qui ne se voient pas. Ce qu’il ne faut pas entendre, toutefois, de toutes les réalités qui ne se voient pas, mais seulement de celles dont croire, ainsi que l’affirme Augustin, « concerne la religion. » Il y a, en effet, beaucoup de choses dont « un chrétien, au cas où il les ignorerait, n’a rien à redouter », car il ne s’écarte pas pour cette raison de la religion.
De quelles manières parler de la foi ? D’autre part, la foi s’entend de trois manières, à savoir : au sujet de ce par quoi on croit, et il s’agit d’une vertu ; au sujet de ce par quoi on croit, et il ne s’agit pas d’une vertu ; et au sujet de ce qu’on croit : ce qui est autre chose que ce par quoi on croit. – Augustin, au livre XIII de La Trinité. D’où Augustin dit : « Les choses qui sont crues, sont une chose ; la foi par laquelle elles sont crues, en est une autre. Celles-là se trouvent, en effet, appartenir à des choses dont on parle au présent, au passé ou au futur ; tandis que celle-ci se trouve dans l’esprit de celui qui croit, visible seulement de celui qui la possède ». Et par le nom de foi, cependant, sont pris en compte l’un et l’autre, à savoir : ce qu’on croit, et ce par quoi on croit. Ce qu’on croit est appelé la foi, comme ici : « Telle est la foi catholique, sans laquelle celui qui n’aura pas cru fidèlement et fermement, ne pourra pas être sauvé ».
Mais si la foi par laquelle on croit, s’accompagne de charité, il s’agit d’une vertu, parce que « la charité, ainsi que l’affirme Ambroise, est la mère de toutes les vertus », vu qu’elle les informe toutes, sans laquelle aucune n’est une véritable vertu. La foi qui opère par l’amour est donc une vertu par laquelle sont crues les réalités qui ne se voient pas.
Augustin, dans le livre La foi et les œuvres. Celle-ci est le fondement qui ne peut être changé, ainsi que l’affirme l’Apôtre ; qui, posée au fondement, ne laisse personne périr. D’où Augustin : « Le fondement est le Christ Jésus, c’est-à-dire la foi qui est dans le Christ, à savoir celle qui opère par l’amour, par laquelle le Christ habite dans les cœurs, qui ne laisse personne périr. Mais toute autre foi n’est pas un fondement ».
Augustin, Sur la lettre de Jean. « Sans amour, en effet, la foi est vaine. Celle du chrétien est une foi qui s’accompagne d’amour. Celle du démon est autre; et de fait, les démons croient et ils tremblent.» – Augustin, Les paroles du Seigneur : « Mais voilà ce qui importe beaucoup : quelqu’un croit-il le Christ, ou au Christ, ou dans le Christ ? De fait, les démons ont cru qu’il était le Christ, ils n’ont pourtant pas cru dans le Christ ».
Qu’est-ce que croire Dieu, ou à Dieu, ou en Dieu? – Bède ; Augustin : « Une chose, en effet, est de croire en Dieu, une autre de croire à Dieu, une autre de croire Dieu. Croire à Dieu, c’est croire qu’est vrai ce qu’il dit : ce que font aussi ceux qui sont mauvais ; et nous, nous croyons à l’homme, mais non en l’homme. Croire Dieu, c’est croire qu’il est Dieu : ce que font aussi ceux qui sont mauvais. Croire en Dieu, c’est l’aimer en croyant, c’est aller vers lui en croyant, c’est adhérer à lui en croyant et être incorporé à ses membres ». [- Augustin, sur le Psaume 7:] « C’est par cette foi qu’est justifié l’impie, afin qu’ensuite la foi commence elle-même à opérer par l’amour. Seules, en effet, sont appelées des bonnes œuvres celles qui se font par amour de Dieu. » – Augustin, sur Jean : « L’amour lui-même est aussi appelé l’œuvre de la foi ».
Par conséquent, la foi qu’ont les démons et les faux chrétiens, est une qualité de l’esprit, mais informe, parce qu’elle est sans la charité. Et de fait, ceux qui sont mauvais ont la foi, bien qu’ils manquent pourtant de charité, l’Apôtre le montre en disant : Quand j’aurais toute la foi, mais que je n’ai pas la charités, etc. Foi qui peut aussi être appelée un don de Dieu, car certains dons de Dieu se trouvent aussi chez ceux qui sont mauvais ». […]
En quel sens parle-t-on d’une seule foi ? Et, bien qu’on parle de diverses manières de la foi, il faut cependant prendre garde qu’il n’y a qu’une seule foi, ainsi que l’affirme l’Apôtre : Un seul Seigneur, une seule foi. Qu’on entende la foi, en effet, soit pour ce qu’on croit, soit pour ce par quoi on croit, on parle à bon droit d’une seule foi.
Ambroise. Si on l’entend pour ce qu’on croit, en ce sens on parle d’une seule foi, parce que « nous nous engageons à croire la même chose » et que « une seule et même chose est ce qui est cru » par l’ensemble des fidèles ; c’est pourquoi on parle de foi catholique c’est-à-dire universelle.
Mais, si on entend la foi pour ce par quoi on croit, on dit qu’il y a une seule foi pour la raison qu’il y en a une seule en tous, non pas numériquement, mais génériquement, c’est-à-dire en raison de la ressemblance. – Augustin, au livre XIII de La Trinité. D’où Augustin : « La foi, dont tirent leur nom les fidèles qui l’ont, et les infidèles qui ne l’ont pas, est commune à tous les fidèles ; de même qu’on dit que le visage est commun aux nombreux hommes, bien que chacun en particulier ait son propre visage. En effet, la foi n’est pas une numériquement, mais génériquement ; vu que, bien qu’elle soit chez l’un, elle est aussi chez les autres : non pas elle-même, mais une semblable. Et, à cause de la ressemblance, nous préférons dire qu’il y en a une seule et non pas plusieurs ». « De même qu’on dit une la volonté de ceux qui veulent une même chose, bien qu’il s’agisse pour chacun de sa volonté ; et qu’on dit un le visage de deux hommes extrêmement ressemblants. »
Que la foi concerne en propre les réalités qui ne se voient pas, elle qui cependant est vue de celui en qui elle se trouve. Il faut aussi noter que la foi concerne en propre uniquement des réalités qui n’apparaissent pas. – Grégoire, dans une certaine homélie. D’où Grégoire : « Les choses qui apparaissent n’ont pas affaire à la foi, mais à la connaissance ». – Le même, dans le Dialogue. Le même : « Quand Paul dit : La foi est la substance des choses à espérer, la preuve des réalités qui n’apparaissent pas, est avec véracité dit cru ce qui n’est pas en mesure d’être vu : ce qui, de fait, peut être vu, ne peut plus dès lors être cru. » « Thomas a vu une chose, il en a cru une autre : il a vu un homme, et il a confessé un Dieu, lorsqu’il a dit: mon Dieu et mon Seigneur. »
Augustin, au livre XIII de La Trinité. À ce sujet encore, Augustin affirme : « Chacun voit la foi elle-même présente dans son cœur, s’il croit, ou qui n’y est pas, s’il ne croit pas. Non pas comme les corps que nous voyons par les yeux du corps, et que nous avons à l’esprit même absents par leurs images que nous retenons par la mémoire. Et ce n’est pas comme ces choses que nous ne voyons pas, et que nous formons de quelque manière par la pensée à partir de celles que nous voyons, et que nous confions à la mémoire. Ce n’est pas non plus comme un homme, dont nous devinons l’âme à partir de la nôtre, même si nous ne la voyons pas ; ni comme un homme que nous considérons encore par la pensée, à partir des mouvements corporels, comme nous avons appris à le connaître en le voyant. Ce n’est pas ainsi que la foi est vue dans le cœur où elle est, de celui auquel elle appartient ; mais il la possède de science très certaine. Par conséquent, quoiqu’il nous soit ordonné de croire, pour la raison que nous ne pouvons pas voir ce qu’il nous est ordonné de croire, nous voyons pourtant la foi elle-même, quand elle est en nous : car, tout en ayant pour objet des choses absentes, la foi est pourtant présente ; tout en ayant pour objet des choses extérieures, la foi est pourtant intérieure ; tout en ayant pour objet des choses qui ne se voient pas, la foi se voit. Et c’est dans le temps qu’elle-même advient dans les cœurs des hommes ; et si les fidèles deviennent infidèles, elle périt en ce qui les concerne ».
Par ces mots, il enseigne à l’évidence que la foi elle-même est vue dans le cœur de l’homme par l’homme lui-même, non pas de manière corporelle, non pas sous forme d’une image, mais de manière intellectuelle ; et qu’elle a pourtant elle-même pour objet des choses absentes et qui ne se voient pas. Car ainsi que l’affirme Augustin ailleurs : « Nous croyons, afin de connaître, et nous ne connaissons pas, afin de croire. Qu’est-ce, en effet, que la foi, si ce n’est croire ce que tu ne vois pas ? La foi consiste, donc, à croire ce que tu ne vois pas ; la vérité, à voir ce que tu as cru ».
D’où on dit à juste titre que la foi est la preuve ou la certitude des réalités qui n’apparaissent pas, car s’il y a la foi, sont de ce fait apportées la certitude et la preuve de l’existence de certaines réalités qui n’apparaissent pas, puisque la foi ne concerne que les réalités qui n’apparaissent pas.
La description de la foi. L’Apôtre affirme en effet : La foi est la substance des choses à espérer, la preuve ou la certitude des réalités qui n’apparaissent pas : car les choses à espérer subsistent aussi en nous aujourd’hui par la foi, et subsisteront en nous à l’avenir par l’expérience. Et elle est elle-même la preuve et la certitude des réalités qui n’apparaissent pas, car si quelqu’un en doutait, elles sont prouvées par la foi : comme est aujourd’hui encore prouvée la résurrection future, que les Patriarches et les autres Saints ont pareillement crue. Ou bien, elle est la preuve et la certitude de l’existence de certaines réalités qui n’apparaissent pas, ainsi qu’il a été dit plus haut. Mais, au sens propre, la foi est appelée la substance des choses à espérer, parce qu’elle est le substrat des choses à espérer, et parce qu’elle est le fondement des biens, que personne ne peut changer.
Si cette description convient à l’espérance. Mais si on demande : cette description convient-elle à l’espérance ? Tout le monde peut assurément l’admettre. D’autre part, même si on dit qu’elle convient, il y a aussi plusieurs choses par lesquelles diffèrent la foi et l’espérance. Mais, non sans raison, on peut dire qu’elle convient à la foi seule, non à l’espérance ; parce que la foi seule est appelée un fondement : mais il n’est pas vrai que la foi comme vertu puisse exister sans l’espérance et la charité. Augustin, dans l’Enchiridion. D’où Augustin : « La foi qui opère par l’amour, ne peut en aucun cas être sans espérance, ni l’amour sans espérance, ni l’espérance sans amour, et ni l’un ni l’autre n’est sans la foi ; et la foi sans l’amour n’avance à rien ».
Toutefois, une chose qui n’est pas espérée, peut être crue ; mais rien ne peut être espéré, qui ne soit pas cru. Et croire, pour cette raison, qui est l’acte de la foi, précède par nature espérer, qui est l’acte de l’espérance ; car, sans croire quelque chose, on ne peut l’espérer ; d’autre part, on croit ce qu’on n’espère pas. Il en résulte qu’on trouve très souvent dans l’Écriture que la foi précède l’espérance, et que l’espérance suit la foi : non que la vertu de foi précède la vertu d’espérance de manière temporelle ou comme cause, mais parce que l’acte de foi précède par nature l’acte d’espérance. Ce que certains admettent encore au sujet de la vertu elle-même de foi, de telle sorte qu’elle précède par nature l’espérance, de manière non temporelle.
Pourquoi dit-on que la foi seule est le fondement ? D’où on dit aussi à juste titre que celle-ci seule est le fondement de toutes les vertus et de toutes les bonnes œuvres.
Mais elle n’est pas le fondement de la charité : car ce n’est pas elle-même qui est la cause de la charité, mais la charité qui est la cause de la vertu même de foi. La charité est, en effet, la cause et la mère de toutes les vertus. (Augustin, sur Jean 🙂 « Si celle-ci manque, les autres [vertus] sont possédées pour rien ; mais si elle est présente, elles sont toutes possédées .» En effet, la charité est l’Esprit-Saint, ainsi qu’il a été déterminé antérieurement. Elle est donc elle-même la cause de toutes les vertus, sa cause n’est pas l’une ou l’autre des vertus, car elle excelle tous les dons. D’où Augustin : « Tourne-toi vers les dons de l’Église, et tu reconnaîtras le don de la charité comme le plus excellent de tous » ; « elle qui, comme l’huile, ne peut pas être maintenue en dessous, mais se tient au-dessus ». Sa cause ou son fondement n’est donc pas la foi.
Grégoire. Cependant, Sur Ézéchiel, Grégoire dit : « Parce que, si on ne tient pas d’abord la foi pour vraie, on n’arrive d’aucune manière à l’amour spirituel. Ce n’est pas, en effet, la charité qui précède la foi, mais la foi qui précède la charité, car personne ne peut aimer ce qu’il n’aura pas cru», comme il ne peut l’espérer. – Mais ce qui a été dit peut s’entendre au sujet de la foi qui n’est pas une vertu : car elle précède fréquemment elle-même l’espérance et la charité. Ou de l’acte de foi, qui précède peut-être par nature l’acte de la charité, comme l’acte de l’espérance. Ce que, notées avec soin, les paroles précédentes laissent entendre ; et encore celles-ci qu’il ajoute, lorsqu’il dit : « Tu n’as cru que ce que tu entends ; à te contenter de ce que tu entends, tu ne t’es pas enflammé » : vu qu’elle concerne seulement les réalités qui ne se voient pas, ainsi que nous l’avons dit auparavant.
Jean Chrysostome. D’où Chrysostome : « La foi fait subsister en notre âme les réalités qui ne se voient pas», lesquelles concernent proprement la foi : les réalités qui se voient, en effet, ne concernent pas la foi, mais la connaissance.
[Augustin, dans le livre La prédestination des saints : «Croire lui-même n’est rien d’autre que penser avec assentiment ».] »