Cartésianisme

Ernest Hello, Tuons Descartes !
« Le doute méthodique de Descartes se propose de reconstruire une à une toutes les vérités qu’il a ébranlées à la fois : voilà l’illusion. Vous voulez douter de vous d’abord, pour rétablir ensuite tout ce que vous abattez : vous ne le pouvez pas, même si vous le voulez. Le doute, qui est au point de départ, est un poison qui donnera la mort à toutes les opérations de votre esprit. […]
Le doute est tout autre qu’un acte réfléchi et limité. Il est une habitude, il en a les manières d’être. Il est constant, envahissant, pénétrant. Tantôt il se montre, tantôt il se cache. Il tend à grandir et à s’assimiler votre substance, car il est une passion.
Voilà le mot prononcé ! Le doute est une passion : donc sa nature est de dévorer ! »

Joseph de Maistre, Études sur la souveraineté
« La raison humaine réduite à ses seules forces individuelles est parfaitement nulle, non seulement pour la création, mais encore pour la conservation de toute association religieuse ou politique, parce qu’elle ne produit que des disputes, et que l’homme, pour se conduire n’a pas besoin de problèmes, mais de croyances. »

Juan Donoso Cortés, Théologie de l’histoire et crise de civilisation
« Si par raison on entend la faculté que Dieu a donné à l’homme de recevoir et de comprendre ce qu’il lui révèle et de tirer de ce qui lui est révélé des conséquences avantageuses pour la vie et pour la société, je respecte et vénère la raison humaine, comme un des chefs-d’œuvre de Dieu. Si par raison on entend la faculté d’inventer la vérité ou celle de découvrir, sans le secours de la révélation divine, les vérités fondamentales, mères de toutes les autres, alors, non seulement je ne l’honore pas, je ne la révère pas, mais je la nie résolument. Ses adorateurs adorent une ombre, moins qu’une ombre réelle, une ombre vue en rêve. Entre les idées fondamentales de toutes les sciences et la raison il y a le même rapport qu’entre les objets extérieurs et la pupille de l’œil ; leur relation n’est pas une relation de causalité, mais une relation de coexistence. »

Abbé Joseph Lémann, La religion de combat
« Oui, le rationaliste peut être un savant, un très grand savant, dans les sciences positives, en géométrie, en physique, en histoire, en médecine ; mais savoir beaucoup, et ne pas savoir ce qu’il importe le plus de savoir ; Jésus-Christ, le Salut, n’est-ce pas une science incomplète ? N’est-ce pas, hélas, le travail de la taupe ? Comme elle, on remue la terre, et l’on ne connaît pas le ciel ! »

Nicolás Gómez Dávila, Carnets d’un vaincu (Page 137)
« Le “rationalisme” n’est pas l’exercice de la raison mais le produit de certains postulats particuliers qui ont prétendu être assimilés à la raison elle-même. »

Jean Daujat, La face interne de l’histoire (Pages 204-215)
« Ce que Descartes a mis au point de départ de sa philosophie a été une mise en doute universelle et sans exception de la totalité de nos affirmations, y compris de la capacité même de connaître de notre intelligence puisqu’il va jusqu’à dire que celle-ci pourrait être l’œuvre d’un malin génie qui se serait amusé à ce que tout en nous soit faux. Bien que d’une manière que nous allons discuter Descartes ait prétendu le contraire, on ne peut tirer d’un tel point de départ que l’agnosticisme et l’idéalisme et c’est pourquoi ceux-ci ont constitué le courant dominant de la pensée moderne dont Descartes est le père. En effet si l’on met en doute la capacité de connaître de notre intelligence, on ne pourra plus se servir de cette intelligence pour affirmer quoi que ce soit, on ne peut plus rien affirmer, on ne peut plus savoir où est le vrai et où est le faux, on est donc conduit inéluctablement à l’agnosticisme. De plus, si l’on ne peut ainsi rien connaître de la réalité ni même savoir s’il y a quelque réalité en dehors de nous, l’homme est enfermé à l’intérieur de sa propre pensée qui n’est plus connaissance de quelque chose mais simple développement de son activité intellectuelle, et l’on aboutit ainsi inéluctablement à l’idéalisme.
On ne pourra donc éviter agnosticisme et idéalisme qu’en reconnaissant que le point de départ de Descartes est inacceptable. En effet soutenir que tout est douteux est contradictoire et impossible car c’est l’intelligence humaine qui affirme que tout est douteux et il faut alors lui demander si cette affirmation est vraie. Si l’on répond que oui, il y a alors au moins quelque chose qui n’est pas douteux, c’est d’affirmer que tout est douteux, et on est alors dans la contradiction. Pour être logique, il faudrait dire qu’il est douteux que tout est douteux, et comme ceci est encore une affirmation, il faudrait dire qu’il est douteux qu’il est douteux que tout est douteux, et on devrait continuer ainsi indéfiniment, ce qui est évidemment impossible. Aristote avait déjà répondu à Protagoras que douter de tout obligerait à cesser de penser, c’es-tà-dire à devenir végétal, car dès qu’on pense on affirme quelque chose, fût-ce pour affirmer que quelque chose est douteux, car alors on affirme que cela est vraiment douteux. Aujourd’hui Chesterton reprendra cette réponse de manière imagée en faisant remarquer à ceux qui lui reprochaient d’être trop affirmatif que « les raves et les navets ne sont pas affirmatifs ».
Descartes prétend qu’on ne peut pas admettre sans preuve que l’intelligence humaine peut connaître quelque chose, qu’il faudrait d’abord le prouver, mais cette réclamation est, elle aussi, contradictoire et impossible car c’est l’intelligence humaine qui devrait fournir cette preuve, et comment pourrait-elle prouver sa propre capacité de connaître si l’on a commencé par mettre celle-ci en doute ? De deux choses l’une : ou bien notre intelligence est une capacité de connaître, et alors elle peut se connaître et s’examiner elle-même, ou elle n’est pas une capacité de connaître, et alors elle ne peut pas plus se connaître elle-même que quoi que ce soit d’autre. Mais il n’y a nul besoin de prouver la capacité de connaître de notre intelligence parce que celle-ci est un fait qui nous est donné en même temps que le fait même de notre existence, le fait que nous ne sommes pas des raves ou des navets mais des êtres humains doués de cette capacité de connaître qu’est l’intelligence, or un fait ne se prouve pas, il se constate. Voilà pourquoi mettre en question que l’intelligence humaine est une capacité de connaître est contradictoire et impossible.
Nous avons dit que malgré son inacceptable point de départ Descartes a prétendu échapper à l’agnosticisme et à l’idéalisme – il voyait même dans ce point de départ la meilleure manière d’y échapper – mais il n’a cru y réussir que par une suite de faux raisonnements qu’il est nécessaire de démasquer maintenant à cause de leur importance pour toute la suite de l’histoire de la philosophie. Descartes commence par dire que lorsqu’il a tout mis en doute il reste quelque chose dont il ne peut pas douter, c’est qu’il pense, puisque son doute lui-même est une pensée, et s’il pense, c’est qu’il est, d’où son fameux « Je pense, donc je suis » dont il a voulu faire le fondement de toute la philosophie. Mais par une telle affirmation il a contredit sa mise en doute initiale de la capacité même de connaître de notre intelligence puisqu’il faut lui attribuer cette capacité de connaître pour qu’elle puisse affirmer sa propre pensée et sa propre existence. Remarquons aussi l’illogisme de l’enchaînement « Je pense, donc je suis » car « Je pense » suppose que le « je » qui est le sujet du verbe penser existe, donc « Je suis » est présupposé dans « Je pense ».
Ensuite affirmer « Je pense, donc je suis » ne permet pas à Descartes de passer de là à la connaissance d’une réalité extérieure à sa pensée et à lui-même. Il a pourtant prétendu y parvenir en utilisant ce type de faux raisonnement qu’on appelle « cercle vicieux » et qui consiste à s’appuyer sur A pour démontrer B et ensuite sur B pour démontrer A, auquel cas il est clair que l’on n’a rien démontré du tout. En effet, ayant émis l’hypothèse qu’il se pourrait que notre intelligence soit l’œuvre d’un malin génie qui se serait amusé à ce que tout en elle soit faux, Descartes ajoute qu’elle n’est pas l’œuvre d’un malin génie, mais de Dieu qui ne s’est certainement pas amusé à nous tromper, de sorte que nous avons par là la garantie, fondée sur notre création par Dieu, de la vérité de nos connaissances. Mais comme nous usons de la capacité de connaître de notre intelligence pour affirmer notre création par Dieu, on voit que le raisonnement de Descartes s’appuie sur A pour démontrer B et sur B pour démonter A, c’est-à-dire est un cercle vicieux. D’ailleurs, si notre création par Dieu nous garantissait la vérité de nos affirmations, nous serions toujours dans la vérité et jamais dans l’erreur, ce qui est contraire aux faits. On comprendra maintenant que les successeurs de Descartes dans la philosophie moderne issue de lui, ayant conservé son point de départ et démasqué son cercle vicieux, n’aient pu aboutir qu’à l’idéalisme et l’agnosticisme.
Pour approfondir cela il faut examiner la doctrine de Descartes au sujet des idées. Il commence par dire que dans notre pensée il n’y a que des idées et donc que nous ne connaissons rien d’autre que nos idées, que ce que nous connaissons, ce sont nos idées. C’est ce qui l’amène à se demander si nos idées sont des portraits ressemblants de la réalité extérieure à nous et par là nous la font connaître. On revient ainsi à l’hypothèse du malin génie et pour l’écarter au cercle vicieux de s’appuyer sur notre création par Dieu pour garantir que nos idées nous font bien connaître la réalité. De nouveau avec le point de départ de Descartes il n’y a pas d’autre issue possible que l’idéalisme. En effet la seule manière de savoir si un portrait ressemble à un modèle est de connaître directement le modèle pour lui comparer le portrait, mais comme Descartes a supposé que, ne connaissant que nos idées, nous ne connaissons jamais directement la réalité, avec son point de départ nous ne pourrons jamais savoir si nos idées sont des portraits qui nous ressemblent et nous sommes ainsi définitivement enfermés dans le monde intérieur de nos idées sans aucune possibilité de jamais savoir s’il y a quelque réalité connue par elles. C’est donc inéluctablement que l’idéalisme sera le courant dominant de la philosophie moderne issue de Descartes.
La clé de l’erreur initiale de Descartes est ici sa comparaison de l’idée avec un portrait. Un portrait n’est pas d’abord un portrait, mais une chose matérielle qui est une toile recouverte de couleurs en un certain ordre disposées, et elles pourraient être disposées de manière à ne rien représenter comme dans les tableaux non figuratifs, mais dans un portrait elles sont disposées de manière à représenter plus ou moins bien un modèle : alors il faut d’abord voir cette toile recouverte de couleurs pour par là connaître le modèle si le portrait est ressemblant, ce qui veut dire que le portrait est connu avant de faire connaître. C’est bien ce que Descartes suppose au sujet de nos idées en soutenant qu’elles sont ce que nous connaissons. Or nous ne connaissons nos idées que lorsque nous prenons conscience de ce qui s’est passé en nous dans ce second temps qu’on appelle la réflexion, lequel suppose un premier temps, car pour prendre conscience de nos idées il faut d’abord qu’il y ait des idées en nous, or il n’y a pas d’idées quand on n’a l’idée de rien, il n’y a d’idée que lorsqu’on a l’idée de quelque chose qu’elle fait connaître : donc, contrairement au portrait qui est connu avant de faire connaître, l’idée fait connaître dès qu’elle existe en nous avant d’être elle-même connue dans le second temps de la prise de conscience ou de la réflexion, autrement dit l’idée n’est pas d’abord ce que nous connaissons, mais d’abord ce en quoi et par quoi nous connaissons ce dont elle est l’idée parce qu’elle n’est pas comme un portrait une chose matérielle comme une toile recouverte de couleurs mais elle n’est rien d’autre et elle n’existe qu’en étant un acte de l’intelligence connaissant quelque chose. C’est là ce que Descartes a méconnu.
Le fondement de la philosophie de Descartes qui deviendra le fondement de toute la philosophie moderne, c’est qu’il ne faut pas commencer la philosophie par l’étude de la réalité car il faut d’abord se demander si notre pensée connaît bien la réalité et c’est pourquoi il faut commencer la philosophie par l’examen de notre pensée pour savoir si elle est ou non connaissance de quelque chose de réel. Cette réclamation est doublement contradictoire. D’abord, mettant en doute que notre pensée puisse connaître quelque chose, elle le suppose ensuite en lui demandant de se connaître et de s’examiner elle-même : si la pensée est acte de connaissance, elle peut se connaître elle-même comme elle peut connaître autre chose, mais si elle n’est pas acte de connaissance elle ne peut pas plus se connaître elle-même que quoi que ce soit d’autre. Descartes et l’idéalisme qui en est issu ne pourront jamais sortir de cette contradiction qui consiste, après avoir mis en doute que la pensée soit connaissance, à lui demander de se connaître elle-même.
Une seconde contradiction vient du fait que pour examiner la pensée il faut qu’il y ait une pensée en nous, or il n’y a pas de pensée quand on ne pense à rien, il n’y a de pensée que lorsqu’on pense à quelque chose, donc la pensée, dès qu’elle existe et par sa nature même, est acte de l’intelligence connaissant quelque chose de la réalité : tant que rien n’est connu il n’y a pas de pensée, la pensée n’existe qu’en étant du réel connu présent dans la connaissance que nous en avons, ensuite seulement elle pourra prendre conscience d’elle-même et s’examiner elle-même dans le second temps de la réflexion. Il faut donc commencer par connaître quelque chose du réel pour qu’il y ait une pensée en nous, ce n’est qu’après qu’on pourra envisager l’examen de la pensée.
Nous touchons là quelque chose qui est fondamental pour toute l’histoire de la pensée moderne qui tout entière à la suite de Descartes a affirmé la primauté de la pensée sur le réel. On ne sortira pas des erreurs de la pensée moderne, des désordres et des malheurs du monde moderne qui en sont la suite, tant qu’on n’affirmera pas contre Descartes et tout ce qui est sorti de lui la primauté du réel sur la pensée parce qu’il n’y a de pensée que là où il y a du réel connu constituant cette pensée.
Descartes a été l’homme de bien des ruptures mais la plus grave de toutes a été la rupture de l’intelligence et du réel pour enfermer l’intelligence à l’intérieur d’elle-même dans le monde de sa pensée et de ses propres constructions, la rupture du lien naturel et vital de l’intelligence faculté de connaître à la réalité à connaître vers laquelle elle est tournée et à laquelle elle est adaptée et accordée par sa nature même de faculté de connaître. Tant que ce lien ne sera pas renoué contre Descartes et la philosophie moderne issue de lui, on ne sortira pas des erreurs, des désordres et des malheurs du monde moderne.
Pour Descartes nos idées sont des portraits ressemblants de la réalité parce que Dieu qui les a mises en nous en nous créant n’a pas pu s’amuser à nous tromper : c’est dire que pour Descartes comme pour Platon nos idées sont innées ; la différence, parce que Descartes est chrétien, c’est qu’il n’attribue pas nos idées à des réminiscences d’une existence antérieure, mais à Dieu qui nous aurait créés avec ces idées innées en nous. Il n’y en a pas moins une grave erreur à attribuer des idées innées à l’intelligence humaine qui n’a aucune idée en elle à notre naissance et les acquiert toutes à partir des données de l’expérience. Mais parce que Descartes a voulu élaborer toute sa philosophie par un processus purement intérieur de la pensée (ce qui, nous l’avons vu, conduira inévitablement à l’idéalisme) il n’a pas voulu admettre que toute notre connaissance intellectuelle provient de l’expérience sensible parce qu’elle n’atteint qu’à travers elle la réalité à connaître, et c’est pourquoi il n’a pas reconnu dans les données de l’expérience l’origine première de toutes nos connaissances (nous avons vu que même en physique il a échafaudé des théories a priori sans fondement dans l’expérience).
Descartes a aussi en commun avec Platon l’erreur de considérer l’âme humaine comme un esprit pur indépendant du corps, c’est-à-dire comme un ange. Les deux erreurs sont solidaires : Descartes confond l’intelligence humaine avec une intelligence angélique qui n’a ni corps ni organes des sens ni expérience sensible et connaît par des idées innées constitutives de sa nature intellectuelle et mises en elle par Dieu auteur de cette nature intellectuelle, tandis que l’intelligence humaine ne peut atteindre la réalité à connaître que par l’expérience sensible. C’est pourquoi Maritain a pu très justement qualifier d' »angélisme » la philosophie de Descartes. Cet angélisme a un autre aspect, c’est que l’intelligence angélique est assurée de la correspondance de ses idées avec la réalité à connaître parce que c’est Dieu qui les a mises en elle en la créant, et nous avons vu que Descartes attribue cette même assurance à l’intelligence humaine. Mais cela n’est possible pour l’intelligence angélique que parce qu’elle a une connaissance intuitive immédiate de sa création par Dieu (en se comprenant parfaitement lui-même, l’esprit pur se comprend comme recevant l’existence de Dieu). Il n’en est pas de même pour l’intelligence humaine qui ne peut atteindre l’existence de Dieu Créateur que par un raisonnement prenant son point de départ dans une donnée d’expérience, l’existence de toutes les réalités créées qui ne peuvent exister qu’en recevant de l’Être par Lui-même existant l’existence qu’elles n’ont pas par elles-mêmes.
Ne partant pas des êtres qui n’ont pas par eux-mêmes l’existence pour atteindre à travers eux Dieu qui la leur donne, Descartes n’a pas défini Dieu comme l’Être par lui-même existant, mais comme causa sui, cause de sa propre existence, ce qui est contradictoire car pour causer il faut exister. Aussi Sartre n’a-t-il eu aucun mal à montrer que la notion de Dieu ainsi définie est contradictoire, mais en semblant ignorer que quatre siècles avant Descartes saint Thomas d’Aquin avait établi qu’il ne faut pas définir Dieu comme causa sui, mais comme l’Être sans cause parce que par Lui-même existant.
Une autre erreur de Descartes au sujet de Dieu réédite une erreur d’Occam : attribuer à la toute puissance de Dieu, qui est en réalité pouvoir de donner l’existence à tout ce qui peut exister, le pouvoir de réaliser des choses contradictoires comme un cercle carré, c’est-à-dire des choses qui ne peuvent pas exister (un cercle ne peut pas être carré car, s’il est carré, il n’est pas cercle). Affirmer un tel arbitraire divin est en réalité mépriser la Sagesse et donc l’Intelligence parfaite de Dieu.
Concevant l’âme humaine comme conscience et pensée, c’est-à-dire comme esprit, Descartes comme Platon la conçoit comme un esprit pur indépendant du corps, ce qui pour un chrétien revient à l’assimiler à un ange. Il y a pour lui hétérogénéité complète entre l’esprit, qui est conscience, pensée, liberté, et la matière qu’il identifie en mathématicien à l’étendue géométrique en rejetant par là la notion de substance qu’avait élaborée Aristote 17. Ceci conduit Descartes à méconnaître l’unité substantielle de l’être humain, l’unité de la nature humaine, pour considérer l’homme comme l’inexplicable assemblage de deux êtres de deux natures différentes, une âme esprit pur et un corps purement matériel (chez les animaux, il n’y a plus pour lui que le corps, c’est-à-dire une machine, d’où sa négation de l’âme et de la sensibilité animales). Ce dualisme qui fait de l’homme l’addition d’un ange et d’une machine est inconciliable avec l’évidente unité de la nature humaine en laquelle tout est solidaire et interdépendant, la vie intellectuelle et morale dépendant du fonctionnement de l’organisme et influençant constamment celui-ci. On a vu comment cette unité de la nature humaine avait été reconnue par saint Thomas d’Aquin montrant en l’âme spirituelle, par là de nature différente d’un esprit pur, le principe animateur et organisateur du corps.
Cette grave erreur de la philosophie de Descartes entraînera que la pensée moderne issue de lui se partagera entre un courant matérialiste et un courant idéaliste. L’unité de la nature humaine est en effet trop évidente pour que les successeurs de Descartes aient pu conserver son dualisme. Alors les uns ne retiendront que le corps purement matériel fonctionnant comme une machine et, voyant que la pensée elle-même dépend du fonctionnement cérébral, nieront purement et simplement l’âme esprit pur de Descartes et aboutiront au matérialisme. Il deviendra d’ailleurs impossible de répondre aux arguments du matérialisme montrant en la pensée une fonction du cerveau tandis qu’il est facile d’y répondre avec la philosophie de saint Thomas d’Aquin car le cerveau ne doit pas de penser à la matière dont il est fait – le cadavre est fait de la même matière et ne pense plus -, mais doit de penser à l’âme spirituelle qui organise cette matière en un cerveau pensant. Mais les matérialistes contemporains qui ignorent tout de la philosophie de saint Thomas d’Aquin croient qu’en triomphant du dualisme de Descartes ils triomphent du christianisme qu’ils assimilent à ce dualisme de Descartes alors que l’Église a fait sienne la conception de saint Thomas d’Aquin et condamné à l’avance au Concile de Vienne le dualisme de Descartes en y condamnant celui de Platon et en y définissant l’âme humaine comme principe animateur et organisateur du corps. Puis face à ce courant matérialiste se développera un courant idéaliste qui retiendra de la philosophie de Descartes que l’homme est conscience, pensée et liberté et en arrivera à ne plus voir dans le corps qu’apparence ou illusion.
Descartes apparaît ici comme l’homme des ruptures en opposant matériel et spirituel que toute la pensée moderne opposera à sa suite. Mais ce qui est uniquement spirituel est angélique ou divin, donc n’est pas humain, et ce qui est uniquement matériel est inanimé, végétal ou animal, donc n’est pas humain. Ainsi opposer matériel et spirituel, c’est détruire l’homme parce que tout ce qui est humain fait l’unité du matériel et du spirituel. Par exemple on opposera le travail intellectuel considéré comme uniquement spirituel et le travail manuel considéré comme uniquement matériel. Quelle sottise ! Le travail intellectuel est le travail d’un organe, le cerveau, qui se fatigue tout autant que le muscle. Quant à l’habileté manuelle l’animal, même quand il a des mains comme le singe, en est incapable : l’habileté manuelle est œuvre de l’intelligence humaine, animant et dirigeant les gestes des mains (historiquement l’apparition de l’intelligence s’est manifestée par la fabrication d’armes et d’outils et aujourd’hui encore l’intelligence se manifeste plus fréquemment par des travaux manuels que par le travail intellectuel). Ainsi tout travail authentiquement humain est inséparablement intellectuel et corporel. De l’erreur de Descartes proviendra une déplorable méconnaissance de la valeur humaine du travail manuel allant jusqu’au mépris de celui-ci considéré comme infra-humain et on se croira un intellectuel, même quand on n’en a pas les aptitudes, parce qu’on ne se sert de ses mains que pour manier le stylo ou taper sur la machine à écrire, même si ce n’est que pour remplir par pur automatisme de stupides paperasses. Autre exemple : opposer amour physique et amour spirituel. Mais un attrait uniquement physique, sans jugement d’estime des qualités de l’autre, est purement animal et n’est pas humain. Et un amour qui ne serait que spirituel sans aucun attrait sensible serait angélique, donc ne serait pas humain. Tout amour authentiquement humain unit inséparablement le jugement de l’intelligence estimant les qualités de l’autre et l’attrait des sensibilités.
Nous avons vu que Descartes faisait une confiance sans limite à la raison humaine pour tout trouver en elle et à partir d’elle. Lui fondait cette confiance sur sa création par Dieu mais à partir du XVIIIe siècle ce recours à la création par Dieu sera considéré comme une hypothèse inutile et subsistera seulement dans la postérité de Descartes la confiance sans limite dans la raison humaine : c’est ainsi que Descartes a été le père du rationalisme. La fréquence de l’incertitude et de l’erreur, si bien mise en relief peu avant par Montaigne, aurait pu embarrasser Descartes mais il se tirait de la difficulté en ne jugeant notre raison infaillible que dans le domaine de ce qu’il appelait « les idées claires ». Cela engendrera un goût de la clarté qui sera souvent dupe de l’apparence de la clarté et victime du simplisme devant la complexité du réel à connaître. À la recherche de fausses clartés on perdra le sens du mystère que saint Thomas d’Aquin avait à un tel degré et qui est caractéristique de toute métaphysique profonde.
Descartes se donnait pour but d’appliquer la raison humaine exaltée par lui à connaître et dominer l’Univers et il a été par là l’initiateur des prodigieux développements des sciences et des techniques modernes. Sur ce plan son rationalisme s’est révélé prodigieusement fécond et a engendré des réussites qui ont enchanté et grisé les XVIIIe et XIXe siècles et dont notre XXe siècle commence à découvrir les limites. Cela restera une grandeur authentique du monde moderne né de Descartes d’avoir porté à son plus haut degré la capacité de l’intelligence humaine à connaître l’univers, y compris le corps humain lui-même qui en fait partie, et à dominer et utiliser cet univers au service de l’homme par toutes les techniques issues des développements des sciences et qui sont par là l’oeuvre de la raison humaine.
Reconnaître cela ne nous empêchera pas de dénoncer les dangers et les méfaits du rationalisme cartésien lorsqu’il porte l’homme, au lieu d’une docilité constante au réel et à l’expérience par laquelle ce réel se révèle à nous, à vouloir tout trouver dans les constructions de son esprit et tout tirer des constructions de son esprit. Trop souvent l’homme moderne, placé devant un problème à résoudre, au lieu d’observer les données du réel d’où jaillirait la solution du problème, s’enferme spirituellement à l’intérieur de sa pensée, matériellement à l’intérieur de son cabinet de travail, et y engendre par une pure construction de son esprit un beau plan, un beau programme dont la cohérence satisfait pleinement la logique de son esprit, mais qui est quelque chose d’artificiel en quoi ne peuvent pas entrer les données réelles du problème à résoudre. La raison humaine est pleinement efficace pour inventer et construire des mécanismes dans tous les domaines où règne un déterminisme absolu que les sciences expérimentales peuvent connaître parfaitement et utiliser. Le rationalisme cartésien sera en revanche gravement nocif dans le domaine de la vie sociale qui n’est plus l’œuvre des déterminismes de la nature mais des libertés humaines. Cette vie sociale est le fruit des besoins réels des hommes et des solidarités réelles entre eux qui en résultent, d’où naît un foisonnement des formes les plus variées de cette vie sociale engendrées à tous les niveaux par les initiatives des intéressés eux-mêmes : on a vu que telle fut l’intense vie sociale du Moyen Âge, cela donne quelque chose d’aussi touffu qu’une forêt naturelle différente d’un lieu à l’autre selon les variétés du sol et du climat. Mais comme on substitue à une forêt naturelle un jardin tracé artificiellement d’après les plans d’un jardinier le rationalisme cartésien voudra substituer à la luxuriance de la vie sociale naturelle née des besoins réels et des solidarités réelles une organisation rationnelle construisant artificiellement la vie sociale comme on construit une machine d’après des vues de l’esprit établissant des plans et des programmes.
On aboutira à remplacer la vie sociale réelle fruit des libertés et des initiatives humaines par une administration prétendant faire fonctionner les sociétés humaines comme des mécanismes bien réglés par le strict automatisme de réglementations qui, en supprimant les initiatives, supprime le jeu des intelligences et des libertés et leurs responsabilités, réduit les hommes à des automates irresponsables, engendre par là la passivité, l’inertie, la routine, cette indifférence aux résultats réels que l’argot contemporain appelle le « je m’en fichisme » : les catastrophes pourront venir sans qu’aucune initiative soit prise pour les éviter, cela n’avait pas été prévu par les règlements. C’est là ce que nous appelons la dégénérescence administrative de la vie sociale. Pour établir les réglementations, les faire fonctionner, contrôler leur observation, il faudra multiplier à l’infini les bureaux accumulant paperasses et dossiers, imposant aux gens questionnaires et déclarations : le résultat sera une hypertrophie bureaucratique se substituant au travail producteur réel des hommes et constituant une lourde charge parasite qui déséquilibrera la vie économique. Les bureaux prétendront faire artificiellement et de l’extérieur ce que réalisaient naturellement toutes les formes de vie sociale nées d’initiatives résultant des besoins réels et des solidarités réelles auxquelles on a voulu substituer « l’organisation rationnelle ». »

Révérend Père Janvier, L’Opinion (20 novembre 1915)
« Sans doute, en France, dans l’ordre intellectuel, l’individualisme s’en est tenu à la forme de doctrine philosophique. On peut même dire que, sous cette forme, il est issu plus ou moins directement de Descartes. Mais prenez garde que précisément le doute méthodique cartésien n’est autre chose que l’application, à la philosophie, du libre examen institué en religion par Luther. »

Antoine Blanc de Saint-Bonnet, L’affaiblissement de la raison
« Ce siècle est peu sévère avec lui-même. Il parle constamment des progrès de la raison. Ce développement rationnel en dehors de l’autorité et du sens commun universel se trouve-t-il dans le bon équilibre de l’esprit humain? Et je vais loin quand je dis rationnel ; les sciences physiques et mathématiques ont éveillé chez l’homme une vive aptitude sur le point seul de l’intelligence, mais laissé bien en arrière l’état de la raison, et par suite celui de l’expérience.
Aujourd’hui, on voit les hommes de beaucoup d’esprit, d’une intelligence extraordinairement cultivée, s’appuyer au fond sur de fort minces bases. C’est le contraste étrange offert par notre époque.
Leurs idées en morale, leurs conceptions sur la grande donnée, sur les choses de l’infini, sont d’une puérilité digne, non pas du vulgaire, mais de nos pauvres sauvages.
On s’étonne toujours que des hommes qui marchent dans une pratique encore pourvue de sens commun, mettent à la place de leur raison une aussi chétive conception des premiers problèmes, de ces problèmes qui jusque-là formaient comme le fond de l’âme humaine. »

Abel Bonnard, Je suis partout (7 mars 1941)
« Le rationalisme cartésien a constitué le mauvais petit canif de raisonnement par lequel chaque Français coupait tout lien avec sa terre, sa race, sa patrie, pour n’être plus qu’un ergoteur isolé. »

Mgr Justin Fèvre, Le Père Aubry et la Réforme des Etudes Ecclésiastiques
« Le système de Descartes comprend trois choses : 1° La séparation de la raison et de la Foi ; 2° la raison réduite à la déduction logique ; 3° le doute méthodique mis au point de départ de la raison déductive. Avant de poser son système, Descartes, radical dans ses destructions, avait fait table rase. Le monde existe depuis six mille ans au moins, et, depuis six mille ans, il recherche la vérité ; depuis seize siècles, Jésus-Christ est venu au monde, et, pour l’assister dans la recherche de la vérité, Il lui a donné une lumière, l’Évangile, un guide, l’Eglise, un chef infaillible, le Pape. En présence de cette durée six fois millénaire des recherches des philosophes et de la possession historique du genre humain, en présence de l’Évangile, de l’Eglise et du Pape, Descartes se déclare sceptique ; il met cela de côté, pour tout faire reposer sur lui-même. La bouche en cœur, il vous atteste pieusement qu’avant lui, on n’a jamais eu ni certitude ni philosophie, ni science, faute d’avoir découvert sa méthode. Descartes couvre d’un immense mépris tout le passé et dédaigne particulièrement la Scolastique. Autant dire que la vérité est introuvable, car si on l’a cherchée jusque-là inutilement, c’est se dire incapable de la trouver. Prétention deux fois horrible, mais travers funeste, marque du peu de valeur d’une théorie, puis porte ouverte à cette contagion de mépris qui va souffler sur la France. Toujours calme, Descartes affiche la prétention de fonder, non pas une philosophie, mais la philosophie, jusque-là inconnue aux hommes.
Innovation suspecte de charlatanisme, puis inauguration de cette manie moderne des chefs d’école, qui, tous, veulent tout renverser, pour bâtir chacun son petit système qu’on présente benoîtement comme la lumière des lumières, l’autorité des autorités : à elle seule, cette table rase suffit pour juger Descartes et toute sa lignée de destructeurs révolutionnaires ; il n’est pas nécessaire d’examiner leur œuvre ; il suffit de retourner contre eux la règle qu’ils ont faite ; mais l’examen des œuvres confirme bien ce jugement.
Descartes brise la vieille union de la raison et de la Foi, et prépare ainsi la séparation de l’Église et de l’État, l’une fondée sur l’élément rationnel, l’autre ayant en propre le surnaturel. Je n’examinerai pas la question oiseuse de savoir si cette rupture est le fait de Descartes posant seulement une hypothèse ou le fait de ses disciples acceptant l’hypothèse comme principe. Il est incontestable que le divorce de la science et de la Foi n’a pas d’autre origine. Le nom de Descartes est le drapeau du rationalisme et le synonyme de guerre, non seulement contre la scolastique, mais contre l’Église. La raison est séparée de la Foi, elle devient étrangère au Credo et bientôt une puissance armée pour sa destruction ; or cette séparation, ne fut-elle qu’une abstraction philosophique, serait déjà un système faux et dangereux. Faux car l’union de la raison et de la Foi, l’association de leurs forces et de leurs ressources est le don de l’Évangile, une conquête précieuse à l’esprit humain, la gloire de la philosophie. La vérité n’a rien à gagner à cette séparation, et si Dieu nous a donné la Foi qui éclaire tout, ce n’est pas pour que nous éclairions tout en la répudiant. Dangereux, car il est funeste à l’homme de partager son esprit et ses pensées en deux : l’un voyant, l’autre ne voyant pas la lumière divine de la Foi : l’un raisonnant tout, d’après la vérité révélée qu’il connaît, l’autre ne raisonnant rien et ne connaissant même pas son existence, que par sa pensée. Mais cette séparation n’est pas et ne peut pas être une pure abstraction d’école, c’est une réalité, une division, un schisme placé à l’origine de nos connaissances, un antagonisme établi entre les puissances de l’âme, une guerre psychologique qui aura son contrecoup dans toutes les sphères de l’activité humaine. De cette séparation, il ne faut pas un grand effort pour aboutir à la formule : Le christianisme, voilà l’ennemi !
Je sais bien que Descartes a fait une réserve en faveur des vérités religieuses, et qu’il défend à la raison de toucher l’arche sainte. Mais cette exception insuffisante, qui met la Foi de côté, comme chose inutile à la raison, pouvait-elle rassurer l’Église ? D’abord la Foi n’est point et ne peut pas être une inutilité, et pour la raison moins que pour toute autre puissance. La Foi n’est pas seulement utile, elle est nécessaire, et la violer, c’est un crime contre Dieu et contre soi-même : c’est l’outrage à la raison divine et le quasi suicide de la raison humaine. En vain, vous m’assurez que la mise en réserve des vérités religieuses a pour but de les faire respecter. Votre illusion ressemble à celle des hommes politiques qui, bons chrétiens, en leur privé, et libéraux dans la vie publique, croient pouvoir se couper en deux et faire profession de principes contradictoires, sans avoir à craindre que l’indifférence ou l’athéisme de leur politique puissent gêner jamais leur conscience personnelle.
Vous me rappelez encore ces gouvernements soi-disant honnêtes, mais libéraux, qui croient pouvoir contenir la révolution sans tarir sa source et maintenir l’ordre en certaines limites, malgré les assauts d’un radicalisme dont ils ne rejettent pas les principes révolutionnaires. La raison, dans cette hypothèse, reçoit l’ordre de rester dans son domaine philosophique ; mais on sait combien peu elle aime à garder cette consigne ; combien il lui est facile, en ébranlant les vérités rationnelles, d’ébranler du même coup les vérités de la Foi ; comment elle peut atteindre même directement certaines vérités qui appartiennent en même temps à l’ordre de raison et à l’ordre de Foi, comme l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme. La raison, «une fois affranchie de toutes les opinions reçues auparavant en la créance», comme disait Descartes, c’est la raison qui peut donner carrière à tous ses goûts extravagants, s’aventurer au bout de tous les aléas et se briser sur tous les écueils. La raison si variée, c’est aujourd’hui Descartes, demain Malebranche, puis Spinoza ; c’est Locke, Condillac, Helvétius et tout le troupeau de cochons encyclopédiques ; c’est Kant, Fichte, Hégel, Schelling, Schopenhauer, Nietsche, Comte, Renan, Marx, Bakounine, tout le ramas des nihilistes. En séparant la raison de la Foi, Descartes a réellement comme Luther, ouvert le puits de l’abîme.
Luther, impie placé aux antipodes de Descartes, puisqu’il obligeait la raison à s’astreindre aux textes des divines Ecritures, Luther compare la raison séparée à un paysan ivre, monté sur un âne et à une lanterne qu’on éclaire en y mettant de la m… Le mot n’est pas propre, mais c’est le mot propre de Luther. Descartes ne se contente par de séparer, de la Foi, la pauvre raison, il veut encore la dépouiller et la mutiler.
Dans son système, il faut répudier toute vérité, même certaine, découverte jusque-là ; il faut rejeter tout l’acquis de l’esprit humain comme un préjugé ou une entrave ; il faut éliminer non pas seulement les faits et les vérités de la révélation, mais tous les éléments venus du dehors, comme suspects de déranger les opérations de l’esprit ; il faut traiter comme absolument inconnu tout ce dont la négation n’implique pas la négation de la pensée, et ne s’arrêter, dans son travail de destruction, que devant la pensée même, comme étant le seul fait que le doute ne peut pas toucher. De là, vous repartez, sans autre guide que la raison individuelle ainsi dévalisée, pour reconstruire l’édifice de vos connaissances, selon les règles de la nécessité logique.
L’esprit ainsi dépouillé et mis nu comme ver, Descartes le mutile. L’âme a de beaux élans, de magnifiques aspirations, dont l’objet ne lui apparaît pas toujours clairement, mais elle trouve en elle un procédé d’induction et de recherches ascendantes qui l’amènent aux plus splendides conquêtes de la pensée. Le procédé inductif est, pour l’homme, le procédé ordinaire, le plus facile et le plus fécond, pour parvenir à la connaissance. Descartes le rejette ; il rejette en même temps ces belles lumières qui le sollicitent d’en haut et l’y appellent et les puissances naturelles qui veulent y monter. Vous figurez-vous l’esprit humain, entouré de ruines, n’ayant plus, à la base de l’édifice, que le phénomène de sa pensée, obligé de reconstruire, sans plan, sans indication d’aucune sorte, sans guide que son instinct confus, l’édifice démoli de la science ? «Vous le figurez-vous, demande le P. Aubry, non plus seulement dépouillé de la Foi, mais mutilé de ces grandes forces : le simple bon sens, qui est encore plus essentiel à la philosophie que le raisonnement en forme ne remplace pas ; les moyens extérieurs de perception, dont il naît armé ; l’observation morale et le sentiment intime ; l’intuition qui va souvent plus vite et plus sûrement que tout le reste.
Le voyez-vous condamné au syllogisme perpétuel sans repos, parqué dans cette méditation aride et désespérante, qui déduit, qui déduit toujours, qui n’admet rien, sinon ce qui sort de la fontaine déductive, qui tire ses syllogismes l’un de l’autre, jusqu’à extinction ; enfin, entreprenant d’échelonner, comme une série de chiffres, au moyen de cette logique étroite et fragile, la filière de raisonnements qui doit composer, toute sur une seule ligne, la chaîne des sciences ? Philosophie algébrique, sans horizon, sans charmes, sans essor, exposée d’abord à dessécher l’esprit, en faisant de lui une machine à calculs et en tarissant les plus nobles facultés ; ensuite à faire fausse route pour peu qu’un grain de poussière entre dans l’engrenage de ses syllogismes et produise, dans leur fonctionnement, cette multiplication d’erreurs, qu’une erreur de quelques centimes produit quelquefois dans les comptes compliqués. La philosophie doit raisonner et déduire, mais elle n’est pas une science exacte, dans le sens restreint de ce mot, il y a chez elle autre chose qu’une somme de vérités mathématiques en une suite de déductions en forme ?
Nos grands docteurs étaient sans doute des hommes de raisonnement; ils savaient user du syllogisme, mais sans dévaliser la raison, sans la mutiler, sans la réduire à l’état de puissance nue. Avant tout, ils savaient user du bon sens et non pas se réduire à ces extrémités infirmes, où le paralogisme est un état et le sophisme un motif présumé d’orgueil. Descartes lui-même s’est démenti ; ses livres ne sont pas si argumentateurs qu’il le prétend, et il chevauche souvent sur des montures qu’il a mises à la réforme. Contradiction à part, la seule raison déductive ne suffit pas à un si gros travail. Après avoir fait table rase, il n’est pas si facile qu’on le suppose, sans autre guide que soi-même, de retrouver, par le seul raisonnement, toutes les vérités pour les établir ; il n’est pas si facile de retrouver son chemin, d’éviter les précipices et de marcher droit sans se laisser prendre à aucune déduction. Et si la raison, au bout d’un syllogisme, s’avisait de prétendre qu’il n’y a ni Dieu, ni âme, ni institutions, ni Eglise, comment pourrions-nous la détromper ? Du moment qu’elle n’a de guide qu’elle-même, en cas d’erreur, je ne vois pas moyen de la ramener à résipiscence. L’erreur, l’esprit humain étant donné seul, est fatale et la correction impossible.
Descartes avait prévu le péril, et pour n’en pas encourir la responsabilité, il n’admet comme disciples que les intelligences supérieures, il bannit de son troupeau les gens incapables de « mettre ordre en leurs pensées ». Cette précaution excuse d’abord l’insuffisance du système, bon seulement pour les hommes d’élite, dit-on ; ensuite, elle ne l’excuse pas d’imprudence. Les intelligences fortes, sont toujours faibles par quelque endroit, et les intelligences faibles ne renoncent pas du tout à manier les armes des forts. Existât-il une catégorie à part d’intelligences, capables de philosopher, aucune figure ne permet de les reconnaître ; et quand encore on pourrait délimiter la frontière qui nous sépare du commun, il serait impossible de la faire respecter. Les plus infirmes sont les plus présomptueux ; les plus aveugles affichent le plus d’audace. Ah ! l’Eglise est plus simple, plus sage ; elle n’admet pas ces divisions de castes et ces méthodes de privilèges; à la vérité, elle n’appelle pas tout le monde à la haute science, mais elle ne l’interdit à personne : Unicuique secundum mensuram donationis Christi (Eph., IV, 7).
Le pire, c’est que Descartes met, à la base de son système, le doute. A son école, l’édifice de nos connaissances doit reposer sur la raison personnelle, comme la religion, à l’école de Luther, doit reposer sur le libre examen. L’esprit humain, cette lumière si fragile et si tardive, que les enfants ne possèdent qu’en rudiment, que perdent beaucoup de vieillards, qui est fausse au faible trop souvent chez les adultes, qu’on ne voit briller avec éclat que par exception, voilà la pierre fondamentale de l’édifice. Sur cette pierre, on répand un acide ; à cette racine on attache un ver rongeur : le doute. Il est difficile de multiplier davantage les causes de perdition.
Je ne demande pas à Descartes comment, ce doute posé, il peut en sortir ; je ne lui demande pas comment, au lieu d’affirmer sa pensée comme cause de tout, il ne doute pas de sa pensée, comme d’une vision fugitive ; pourquoi il ne la confond pas avec le rêve ; ni, par quel artifice, à supposer qu’il se convainque, il peut relier, avec certitude, la pensée aux réalités du monde extérieur. Je le vois perdu dans ses pensées, assailli par les lumières qui montent de tous les abîmes, incertain sur la voie à suivre, peu capable de s’orienter dans le désert où il a tout détruit. « Avec la raison seule, dit saint Thomas, un petit nombre, par beaucoup de travail et AVEC GRAND DANGER D’ERREUR, peuvent parvenir à la plénitude de la raison ». Que sera-ce si le Minotaure du doute s’élève de l’océan tumultueux des pensées humaines et poursuit, à travers les flots de la pensée, la vérité et la justice ?
Sans vous embarrasser ici dans les discussions philosophiques n’est-il pas vrai que le doute est une maladie mortelle, et, si elle laisse quelque force, n’en fera-t-elle pas une arme terrible ? Dans l’esprit humain, affaibli et troublé par la prévarication, le doute est un poison qu’on ne verse pas impunément ; une fois bu, il travaille d’une manière latente et continue, rien ne peut l’arrêter. Introduire dans l’éducation de l’homme, et à la base, ce venin corrosif ; faire boire à l’esprit humain cette liqueur empoisonnée ; jeter dans le milieu inflammable de la société cette étincelle et prétendre qu’on évitera l’empoisonnement et l’incendie, cela est impossible. L’esprit humain est logique et le poison est insinuant. Le doute est plus dangereux que la négation. Une fois admis, il s’attache à nos facultés comme un second péché originel, il vicie leurs opérations et pousse les âmes vers le scepticisme, que le christianisme avait tué depuis seize siècles. Descartes l’exhume du cimetière de l’oubli et le préconise comme le premier principe de la restauration intellectuelle. C’est le branlebas de la révolution. […]
En résumé, le système de Descartes est absurde et contre nature ; il est antiphilosophique et antichrétien ; c’est le principe du retour aux confusions et aux mauvaises mœurs du paganisme. Et pourtant, le second fondateur de Saint-Sulpice, Emery, a publié le Christianisme de Descartes ; il fait, du philosophe, un des grands hommes, presque un Père de l’Église. Que Descartes ait été chrétien en son privé, je le crois ; qu’il ait cru l’être dans sa philosophie, c’est possible ; mais qu’il l’ait été, non. Descartes a défendu la religion comme elle ne doit pas l’être ; il l’a défendue, comme on la défend pour la trahir. Descartes ne doit pas figurer dans le cortège des grands hommes qui font honneur à l’Église ; dans son passage à travers les temps, Descartes est l’un des grands hérésiarques des temps modernes. »

    Bibliographie

    – Ernest Hello, Tuons Descartes !

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