Mgr Ricard, Les chefs-d’oeuvre oratoires de l’abbé Combalot (Pages 65-84)
« Combien notre cœur n’était-il point brûlant d’ardeur, lorsqu’il nous parlait dans le chemin et nous ouvrait les Écritures ! (LUC, chap. XXXIV, v. 32)
Ces paroles rappellent un des traits les plus ravissants de l’histoire évangélique du divin Sauveur.
Deux disciples de Jésus s’en allèrent, le jour même de sa résurrection, à un village distant de quelques stades de la ville de Jérusalem. Ils s’entretenaient ensemble du drame sanglant qui venait de s’accomplir dans cette ville déicide. Un inconnu se joignit à eux, et leur demanda le sujet de leur entretien.
– Êtes-vous donc tellement étranger à la ville, que vous ignoriez, répondit l’un d’eux, ce qui s’est passé à l’égard de Jésus, homme puissant en œuvre et en sagesse ?
Prenant alors la parole, le céleste inconnu leur dit:
Ô hommes, ne voyez-vous pas qu’il fallait que les choses se passassent, ainsi qu’il a été écrit ? Et soudain, leur déroulant les divines Écritures, il leur en donna le sens et la clef. Il leur fit voir comment toutes ces choses étaient prédites. Or, comme ils approchaient d’Emmaüs, il voulut s’éloigner ; mais, ils le retinrent, en disant:
– Demeurez avec nous !
Vous savez la suite. Vous savez que ce fut au moment où le Seigneur, ayant béni le pain, le rompit et le distribua à ses heureux disciples, qu’il disparut et que, se regardant l’un l’autre dans une stupéfaction ineffable, ils se dirent :
– Notre cœur n’était-il pas embrasé au dedans de nous, quand il nous parlait sur la route et quand il nous ouvrait les Écritures ? Nonne cor nostrum ardens erat, etc.
Jamais, les livres saints n’eurent un pareil interprète. Le Verbe fait chair expliquant les mystères cachés de la Bible ! Pèlerins de la grâce, de l’espérance, comme les disciples d’Emmaüs, enfants de l’Église, il nous faut, nous aussi, demander à Jésus-Christ le sens de ce livre inspiré. Remarquez ces mots, et aperiret nobis Scripturas, il nous ouvrait les Écritures. La Bible est donc un livre scellé, fermé, un mystère redoutable à la raison individuelle. Le sens de ce livre, l’Église seule le possède dedit illis sensum ut intelligerent Scripturas. Elle seule a la clef de ce sanctuaire profond, mystérieux. Le Protestantisme, par ses traductions en langue vulgaire, falsifiées, tronquées, mutilées, interprétées sataniquement, fait du Verbe de Dieu un trompeur, incarne l’erreur et tire le blasphème de la parole même de vérité. Le rationalisme protestant ignore donc, corrompt et dénature la mission des livres saints.
Or, cette mission, nous, catholiques, nous la connaissons, et je viens vous la dire.
Qu’est-ce que la Bible ?
La Bible, c’est-à-dire l’ancien et le nouveau Testament, est le Livre des livres, le Livre par excellence, le Livre unique, le Livre de Dieu et de l’humanité. C’est le seul Livre où l’homme n’ait pas déposé une seule de ses pensées timides, ignorantes, fausses, incertaines. C’est l’épopée du monde de la nature, du monde de la grâce et du monde de la gloire, une seule pensée le remplit : Jésus-Christ. Il est la fin de la Loi, finis Legis Christus. Toute la Loi n’est qu’une prophétie du Christ à venir, Lex umbra futuri ; des bienfaits de la Rédemption, Lex umbram habens futurorum bonorum ; des enseignements du Christ, Lex pedagogus noster in Christo.
Trente ou quarante écrivains, inconnus les uns aux autres, vivant à des siècles de distance, ont écrit ce Livre, et il est Un. On ne peut en détacher un chapitre, un verset, une ligne. Que penseriez-vous d’un poème, d’un tableau, d’une cathédrale, d’une statue, dont chaque partie distincte serait sortie de la main d’un artiste particulier, et dont l’ensemble serait l’expression de l’unité la plus parfaite ? La Bible réalise ce prodige. Vous ne pouvez retrancher une ligne de ce livre, sans le détruire. Il est sorti tout entier, d’un seul jet : c’est l’Esprit-Saint qui l’a inspiré, et ceux qui l’ont écrit n’étaient, pour ainsi dire, que ses secrétaires.
Leibniz avait conçu la pensée d’un poème immense qui eu embrassé l’œuvre entière de l’univers. C’est là une pensée biblique. Des montagnes de commentaires sont sortis de la Bible, et ce Livre n’est pas épuisé. Chacun de ses mots cache un mystère, parce qu’il touche aux profondeurs de Dieu lui-même. C’est le Livre que, depuis dix-huit siècles, tous les théologiens, tous les docteurs, tous les conciles, tous les évêques, tous les prédicateurs catholiques creusent, étudient, commentent, et qui cependant n’est point encore entièrement expliqué. La collection des Saints-Pères, des Théologiens, des Ascétiques, des Prédicateurs, des Moralistes, des Écrivains catholiques n’est qu’un vaste commentaire de la Bible, développé sous l’œil et le contrôle de l’Église. Le seul livre des Psaumes compte soixante mille commentaires ou traductions. Qu’est-ce donc qu’un pareil livre ? C’est le Livre universel, En effet,
1° La Bible est le livre des théologiens, des docteurs catholiques.
Le dogme, la morale, le culte n’ont pas de plus haute, de plus sublime expression.
La théologie est, vous le savez, la science par excellence, la science des sciences, comme l’appelle saint Thomas d’Aquin. Les autres connaissances humaines ne sont que les humbles servantes de la théologie catholique. Elle domine toutes les sciences, parce qu’elle embrasse l’enseignement révélé tout entier.
Le dogme catholique se trouve tout entier dans la Bible, à l’exception de quelques dogmes parvenus jusqu’à nous par le canal de la Tradition. Quel livre a parlé jamais des vérités révélées, comme ce Livre ? Moïse, Job, David, Salomon, Isaïe, Jérémie, saint Jean, saint Paul, ont dit à la terre tout ce qu’elle saura jamais sur Dieu, sa nature, ses perfections, ses desseins, ses œuvres dans l’ordre de la nature, de la grâce et de la gloire. Le plus grand théologien serait celui qui aurait l’intelligence la plus profonde de tous les passages de tous les textes de ce livre immortel.
La Bible renferme toute la morale catholique, la morale la plus pure, celle de l’Évangile, qui, si elle était appliquée sur la terre, ferait de cette terre l’image du ciel. Quelle morale que celle du Décalogue ! Quels enseignements que ceux des livres de la Sagesse, des Proverbes, de l’Ecclésiaste ! Quelles maximes, quelle morale que celle de l’Évangile ! Le sermon de Jésus-Christ sur la montagne, toutes les paraboles du divin maître, tous les mots sortis de sa bouche, quelles leçons ! Si ces enseignements d’un Dieu, si les commentaires qu’en ont faits saint Paul et saint Jean, devenaient la loi de toutes les âmes, il n’y aurait plus de place pour un seul crime, pour une seule pensée coupable. Qu’est-ce à côté que les idées morales de Pythagore, de Confucius, de Platon, de Socrate ? Qu’avez-vous à demander à ces froids moralistes humains, quand il vous est possible d’interroger cette morale évangélique ?
La Bible renferme encore l’idée et le modèle du culte. Les cultes antiques, dans ce qu’ils avaient de pur, dans leurs espérances symbolisées sous les ombres des rites figuratifs, se trouvent dans la Bible. Toute la suite des saintes et adorables réalités du culte catholique ont leur base dans l’Évangile. Le pontificat, le sacerdoce, la prière, le sacrifice, les sacrements, tout y est.
2° La Bible est le livre des philosophes.
La philosophie cherche le secret des choses. Elle voudrait trouver le secret de Dieu et de l’univers ; de l’infini et du fini, et du lien qui les unit l’un à l’autre. En dehors de la Bible expliquée, commentée, développée, comprise par l’Église de Jésus-Christ et par l’Église seule, jamais la philosophie humaine ne jettera l’ancre dans la mer orageuse des opinions qui divisent les chercheurs. Elle bâtira éternellement sur le sable ; elle entassera des monceaux de sable les uns sur les autres, et jamais elle ne s’arrêtera. C’est le travail des Danaïdes. La Chine, l’Inde, la Grèce, Alexandrie, l’Allemagne, l’Angleterre, la France ont eu des philosophes. Quelle vérité ont-ils jamais certifiée, proclamée, établie ? Aucune. Après tant de siècles, quelles doctrines a-t-elle fixées dans le monde ? Pas une seule. Elle recommence sans cesse ses désespérantes recherches. L’homme veut trouver en lui-même le secret de Dieu et de l’univers ; il tombe dans les abimes du scepticisme.
Voilà où en est la philosophie humaine. Mettez- la en présence de la philosophie des livres saints. Ce livre, commenté par l’Église, explique tout, comprend tout, enseigne tout. Il explique Dieu, l’univers, l’homme, les anges, les démons, le temps, l’éternité même. Tous les secrets de Dieu, tout ce que nous pouvons savoir de l’homme, avant, pendant, après sa chute, dans sa réparation, dans sa perfectibilité morale et divine, toutes les lois du monde moral, tous les secrets du monde matériel, tout cela est caché dans la Bible. Elle a un mot pour tous les secrets, un rayon de lumière pour toutes les obscurités, une solution pour tous les problèmes.
3° La Bible est le livre des Législateurs.
Qu’ont produit les législations de l’antiquité païenne ? Des peuples barbares, des peuples esclaves de la tyrannie, voilà tout. Que voyez-vous chez les sociétés modernes qui ont sécularisé leur législation, et travaillé à en chasser tout ce qui s’y était introduit de l’Évangile de Jésus-Christ dont ces législations étaient imprégnées ? Depuis soixante ans, la France, dans ses assemblées législatives, a fabriqué cent cinquante mille lois, et cependant nous ne marchons pas !… Elle a fabriqué vingt-cinq Constitutions, qui, toutes, devaient être éternelles, et cependant elle continue à osciller entre le despotisme brutal du sabre et l’anarchie sanglante des démagogues ! On vous fabrique des constitutions comme on confectionne un vêtement. Tout cela ne tient pas deux heures, tout cela boîte, chancelle sur la route du temps. On dirait une existence menacée du suaire, pour avoir voulu s’accoutumer au poison !… Instruisez-vous donc, vous qui jugez la terre !
La Bible a été la charte de deux grands peuples, du peuple catholique et du peuple juif.
L’un a quatre mille ans d’existence, c’est le peuple juif. Depuis dix-huit siècles qu’il est dispersé parmi les nations, il n’a plus de territoire, il n’a plus de confins dans le monde, il n’a plus de lois, plus de magistrature, plus d’armée, plus de tribunaux, plus rien. Six ou sept millions de juifs sont jetés par le monde comme la poussière des tempêtes. Et cependant, ils ont assisté au berceau de tous les peuples et ils les ont tous accompagnés jusqu’au sépulcre. Le Juif est toujours là, toujours portant sur la poitrine un Livre dont il ne comprend plus un seul verset ; il sait seulement que que ce livre est tombé du ciel, et ce livre immortel le garde miraculeusement sans patrie, sans territoire, sans langue uniforme, mendiant chez tous les peuples une place au soleil, une place où il puisse reposer sa tête et dormir. Au front, il porte le stigmate du déicide, son livre seul préserve son existence, il l’emportera jusqu’à l’éternité.
Le peuple catholique, lui, est cette société de 250 millions d’hommes, dispersée d’un bout du monde à l’autre, partout où tombe un rayon de soleil, sous tous les méridiens, sous toutes les latitudes. Près des glaces polaires, non loin de la ligne équinoxiale, il y est ; à côté du Hottentot, chez les Incas, dans les groupes des archipels orientaux, il y est. Il y est, le même qu’au pied de la basilique de saint Pierre. Il y est, toujours le même, enfant de Jésus-Christ, à la hauteur de ses devoirs, de ses espérances, vivant tous de la même vie, de la même loi, de la même pensée, du même dogme, du même culte, des mêmes sacrements. C’est que, lui aussi, comme le Juif vagabond, il a un livre, émané d’en haut, une divine charte qui le fait et le fera toujours vivre.
Voilà ce que produit une charte divine, une constitution descendue du ciel. Quand les lois morales, civiles, politiques, des nations, seront en parfaite harmonie avec les lois sacrées de la Bible, vous aurez trouvé la pierre philosophale de l’existence des peuples. En dehors de là, plus d’ancre de salut sur l’océan des révolutions, plus d’étoile au sein de la tempête.
4° La Bible est le livre de l’historien.
Avant la période grecque, que nous apprennent les annales de l’histoire profane ? Que nous enseignent-elles sur l’origine des choses, des temps, des sociétés ?
Sous le rapport historique encore, la Bible est incontestablement le monument le plus précieux, le recueil le plus complet qui soit parvenu jusqu’à nous, des vieilles traditions, des vérités primitives, reflétées d’une manière bien imparfaite dans les mythes antiques. Elle remonte à l’origine des choses, elle nous donne l’histoire originaire de toutes les nations. Tandis que la science et les arts dormaient un sommeil de mort sous l’ombre de la barbarie, un gardeur de troupeaux rédigeait les annales universelles, avec une clarté, une précision qui demeurera le modèle du genre narratif. Que savent Hérodote, Diodore de Sicile, Arrien, Ctésias, sur les époques antédiluviennes et postdiluviennes ? Sur les craquements et les terribles secousses du monde, lors du cataclysme si bien décrit par Moïse, sur la dispersion des peuples, sur l’altération des races, etc., que savent Bérose, Sanchoniaton, etc. ? Des fables, des mythes ! Ouvrez la Bible, c’est le journal du monde et de l’humanité. C’est le récit le plus simple, le plus grand, le plus véridique, le plus fécond. Et comme ce récit divin est à la hauteur, par sa sublime simplicité, des grandes choses qu’il raconte !…
Mais, dire un passé que personne autre n’a dit, décrire le présent, c’est beaucoup sans doute, mais ce n’est point assez. Le regard du prophète a percé dans les profondeurs de l’avenir. Sous ce regard de feu, se déroulent successivement les destinées des Assyriens, des Mèdes, des Perses, des Grecs et des Romains. Cyrus, « l’oint, le Christ >> du Très-Haut, y est nommé par son nom. « Je briserai devant toi, dit le livre prophétique, les portes d’airain. » Alexandre, le destructeur des monarchies, le marteau des empires, Alexandre, qui s’élance de l’Occident comme par bonds, y paraît aussi sur la scène de l’histoire à venir avec les traits sous lesquels l’on peint Quinte-Curce… Puis, les aigles conquérantes, dominatrices, avec leurs larges ailes et leurs serres sanglantes… Puis, enfin, une céleste apparition, un spectacle divin, l’Église de Jésus-Christ, cette Jérusalem d’en haut qui descend sur la terre « brillante de clarté », ses combats, ses victoires, sa marche triomphante à travers des générations attendries ; ses splendeurs, ses majestés, la majesté de ses enseignements, la majesté de son culte, la majesté de ses pontifes, rien n’échappe à celui que l’Esprit d’en haut a éclairé de sa lumière, inondé de ses feux.
De nos jours, certains écrivains ont voulu écraser l’histoire sous le poids du « fatalisme. » À les en croire, une force inconnue, irrésistible, pousse les hommes et les choses, entraîne les événements, école sombre dont les oracles rappellent les sons mystérieux du chêne de Dodone ou les rauques accents du Druide prédisant sur les plages de l’Armorique les derniers jours du culte de Tentatès. S’il en est ainsi, nous avons tort de regarder avec indignation la tête difforme de Marat, les sophismes carnassiers de Saint-Just, la plate et louche figure de Robespierre. Heureusement, cette prétendue philosophie de l’histoire n’est qu’une chimère. Elle aboutit au fatalisme, au panthéisme, puis au socialisme. La Bible la résume dans le Calvaire.
Jésus-Christ promis, attendu, révélé, se dilatant sans mesure sur les sphères de la création, voilà, nous enseigne la Bible, voilà la grande loi de l’humanité, le pivot sur lequel tout roule, le but vers lequel tout tend, le point par lequel tout s’explique.
5° La Bible est le livre du poète.
Rien de comparable à la poésie hébraïque dans les littératures anciennes et modernes.
Les peuples de l’antiquité ont eu une poésie qui était l’expression de leurs cultes, et, comme leurs cultes étaient infâmes, leur poésie était sensuelle, corruptrice. Les poètes païens ont chanté les infamies de leurs dieux, de leurs déesses, des héros qu’ils adoraient et qu’ils immortalisaient en les déifiant. Leurs poésies dès lors sont toutes matérielles, toutes sensuelles. La poésie biblique domine la poésie des nations païennes, comme le ciel domine la terre. La poésie de nos livres saints, c’est comme un retentissement de la langue qu’Adam parlait avant sa chute. Il n’y a rien de transcendant, de merveilleux, comme cette poésie.
Moïse n’est pas seulement un historien, c’est un grand poète. Il peint en quelques mots les œuvres de Dieu avec la majesté qui convient à celui qui est chargé de les écrire. Quand il dit : « Au commencement, Dieu fit le ciel et la terre ; Deus fecit cælum et terram ! » ne vous semble-t-il pas voir un pinceau magistral qui peint en deux traits, celui-ci pour le ciel, celui-là pour la terre ! « Que la lumière soit, et la lumière fut… » ne voyez- vous pas cette lumière jaillir des entrailles du néant ? Et ces mondes posés sur nos têtes, ces myriades de mondes qui nous couvrent, voyez ce qu’il en coûte à Moïse pour les décrire ! Parcourez les œuvres poétiques de ce même Moïse, son cantique du passage de la Mer Rouge, quelles images ! Quelle hardiesse quels mouvements rapides ! Quels tableaux… Et les anathèmes qu’il lance sur le peuple ingrat, dans le Deutéronome !
Beau de simplicité, de clarté, de naïveté touchante quand il raconte, le style biblique devient, en poésie, laconique, brusque, impétueux, étincelant comme l’éclair et brûlant comme la foudre. Arrière, lyriques profanes !… Arrière, Orphée, Sapho, Tyrtée, Anacréon !… Arrière même, Eschyle, Sophocle, Euripide !…
Sublimité de la pensée, du sentiment, véhémence, rapidité du discours, majesté, grandiose des images, tout cela jaillit, s’épanche des livres d’Isaïe, purifiées qu’elles sont par un charbon ardent. Il a vu Adonaï vêtu de gloire et d’épouvante ; il a vu les Séraphins couverts de six ailes devant sa face et dans l’immobile prosternement de l’adoration, ne pouvant que s’écrier : « Saint, Saint, Saint est le Seigneur des armées. »
Préférez-vous du sombre, du terrifiant, il faut lire Ezéchiel, sa lugubre complainte sur les ruines de Tyr, sa prophétie menaçante contre l’Égypte.
Voulez-vous du tendre, du pathétique, de ces cris élégiaques qui remuent toutes les fibres de la douleur, écoutez une voix brisée d’angoisses soupirer sur les ruines de Sion. Oh ! il n’a point d’âme pour comprendre, point de cœur pour sentir, celui-là que les gémissements de Jérémie laissent froid et sans larmes !
Et Job, ce poète par excellence, qui a jamais parlé de Dieu comme Job ! Que dire de ces accents qui mugissent comme une immense tempête, entrecoupée de coups de tonnerre et sillonnée d’éclairs ! « Où étais-tu, dit l’Éternel s’adressant au saint homme d’Hus, où étais-tu, quand je posais l’univers sur le vide ; quand je plaçais la pierre angulaire, qui porte la terre ; quand je passais sur elle le compas et le niveau ? Est-ce toi qui as fermé les tempêtes avec des portes et des verroux, et qui as dit aux flots courroucés : Vous viendrez jusqu’ici et là se briseront vos colères ? »
Prenez le premier psaume venu, vous verrez quelle magnificence, quelle poésie ! Les psaumes que vous chantez, chaque dimanche, ces psaumes que David chantait sous l’inspiration de l’Esprit-Saint, que toute la terre redit après dix-huit siècles, c’est un océan de poésie sacrée. Ah ! Qu’ils aient garde surtout, les détracteurs de nos saints Livres, de prononcer le nom d’Homère, celui du poète de Thèbes ou d’Ossian, auprès de celui du royal berger. « J’ai vu l’impie, il était colossal ; il égalait en grandeur le cèdre du Liban ; je n’ai fait que passer, et déjà il n’était plus !… » Existe-t-il un élan pindarique aussi plein de force et de majesté ? Et le psaume 49 : « Le Dieu des dieux, le Seigneur a parlé, il a appelé la terre, et sa voix s’est fait entendre du couchant à l’aurore ! » Il faudrait tout citer.
6° La Bible est le livre de l’orateur sacré.
L’éloquence de la Bible n’est pas l’éloquence des passions, des intérêts, de l’ambition. C’est l’éloquence sacrée, l’éloquence sainte, qui s’inspire de Dieu lui-même. Tous les orateurs sacrés se sont formés dans l’étude, dans la méditation de ce livre immortel. Aussi, combien leurs fruits sont différents de ceux qu’a produits l’éloquence humaine ! C’est que l’éloquence sacrée domine l’éloquence humaine par les grands intérêts dont elle occupe les hommes. Qu’a donc produit l’éloquence humaine ? Voyez à quoi se réduit la puissance de la parole du tribun : elle ébranle, elle secoue, elle agite, mais elle ne bâtit rien. Qu’est-ce donc que l’éloquence parlementaire, depuis cinquante ans, a bâti dans le monde ? Quels leviers a-t-elle créés ? Elle a produit des discours assez nombreux pour que, s’ils étaient réunis, on en pût couvrir, comme d’un vêtement, le sol entier de la France, quel bien a-t-elle fait ? En quoi a-t-elle favorisé la civilisation ? A-t-elle fait marcher la France vers le progrès ? Je n’en sais rien, mais, ce que je sais bien, c’est que la parole d’un pauvre missionnaire, d’un pauvre prêtre perdu dans les forêts océaniques, est forte, puissante, elle est l’éloquence sacrée. Et pourquoi cette éloquence domine-t-elle l’éloquence humaine ? C’est parce que, nourrie de la Bible, elle est pleine de Dieu, du ciel, de l’enfer, de la destinée éternelle de l’homme.
Grâce à nos livres saints, elle prend corps à corps nos passions et les brise, comme des serpents, contre les pierres du Temple. C’est l’éloquence de la Bible qui fournit au prêtre catholique ces ressorts admirables qui remuent profondément les âmes, les ébranlent et les jettent vaincues aux pieds de Dieu. C’est elle qui pose sur le cœur de l’homme la croix de Jésus-Christ, levier immortel. Elle pèse sur ce levier pour soulever l’âme la plus chargée de péchés, l’arrache à ses convoitises, l’enlève de terre et la lance soumise et purifiée vers les cieux.
Le prêtre catholique s’est nourri de la Bible, c’est pourquoi ces paroles sont divines.
Saint Jean Chrysostome la méditait jour et nuit, et il secouait la ville d’Antioche, il la transportait de bonheur en lui expliquant les Épîtres de saint Paul et l’Évangile de saint Mathieu en d’immortelles homélies.
Pourquoi Bossuet est-il le plus éloquent des orateurs ? C’est parce qu’il avait mesuré son génie à la taille de la Bible, ce génie en est devenu tout biblique. Lisez ses méditations sur l’Évangile, ses réflexions sur les Mystères, ces sermons merveilleux, vous verrez comme ce génie est hardi, comme il s’est, si je puis parler ainsi, découpé sur le patron des divines Écritures. Voilà le secret de son éloquence.
Ah oui ! La Bible est véritablement un livre universel. Je n’en finirais pas, si je voulais résumer tous ses caractères.
7° Elle est aussi le livre de l’artiste.
Les arts sont la manifestation du beau, et le beau, disait Platon, un païen qui avait puisé cette parole au ruisseau de la tradition, le beau, c’est la splendeur du vrai. Or, toute vérité est dans la Bible. Là est donc le génie inspirateur, le feu sacré qui anime la toile, le marbre, les sons de la harpe et de la lyre.
Le paganisme n’a jamais pu s’élever au-dessus de la beauté plastique, de la forme humaine et matérielle. Voilà pourquoi les arts païens sont sensuels, ils sont l’expression de la matière, de la formes purement matérielle. Mais l’homme ne vit point seulement par le côté matériel.
L’art chrétien a pu s’inspirer des perfections de Dieu, de ses perfections adorables expliquées dans la Bible. Il est allé chercher ses pensées jusqu’au plus haut des cieux, jusqu’au plus profond des enfers. La Bible, renfermant toute vérité, a dû engendrer un art sublime. L’art biblique, exprimé dans le Christianisme, a produit les chefs-d’œuvre immortels de la peinture et de la statuaire religieuse, l’architecture catholique, le chant grégorien, les chants traditionnels, la musique sacrée de nos temples.
Foyer d’harmonie, la Bible nous a conservé ces chants sublimes, ces psaumes, ces airs qui remontent jusqu’aux hébreux. Représentez-vous l’effet de ces chants, lorsque les deux millions d’hommes, que Moïse menait à travers le Sinaï, répétaient ces refrains nationaux : Confitemini Domino quoniam bonus, quoniam in sæculum misericordia ejus ! Le ciel et la terre en devaient être ébranlés. Hélas ! Nous n’entendons plus ces grandes voix. La musique profane, la musique des passions, des sensations, de la volupté ; la musique des théâtres et des salons, envahit tout, tout, même trop souvent nos églises, où elle remplace les richesses musicales inexplorées de Moïse, de Job, de David, d’Isaïe, de l’Évangile !… Tout ce qui remue les entrailles d’un peuple et d’une nation…
Voyez donc quels chefs-d’œuvre la peinture catholique a produits sous le génie inspirateur des livres saints ! Et la sculpture catholique, cette sculpture catholique des XII, XIV et XVème siècles, qui ne prenait de la matière que ce qu’il lui fallait pour incarner le génie divin qui l’inspirait. Un sculpteur moderne vous dira que cette sculpture pèche par le dessin. C’est vrai au point de vue plastique et matériel, mais le sculpteur moderne, qui a perdu la foi, a perdu aussi l’inspiration divine qui animait le sculpteur catholique du moyen âge. Est-ce donc le paganisme qui aurait créé une cathédrale catholique, une cathédrale comme celle-ci (à Amiens), le chef-d’œuvre de l’art chrétien ?
N’ont-ils donc rien produit, les arts, depuis que, rayons échappés du sein de Dieu, ils sont tombés sur la France, l’Europe et l’Italie chrétiennes ? Nous leur devons nos basiliques, avec leurs sveltes colonnettes, leurs flèches aériennes, leurs fresques, leur majestueuse profondeur, leurs verrières étincelantes dont le secret est perdu. Nous leur devons les merveilles de Raphaël, de Michel-Ange, de Corrège, du Dominiquin, de Haydn, de Pergolèse, de Mozart.
Viennent encore des jours de foi, et vous verrez des chefs-d’œuvre sortir des entrailles de la statuaire et de la peinture. Tout n’est pas fini dans ce travail, il a été arrêté au XVIème siècle par ce qu’on a appelé la Renaissance. La peinture s’y est gâtée, l’architecture est redevenue païenne. Mais, quand la nation sera redevenue chrétienne, elle engendrera une armée d’artistes chrétiens. La terre alors sera éblouie. Nos artistes, s’inspirant du Livre saint, retrouvant la foi, y retremperont leur pinceau, leur ciseau, leur archet, et il y aura encore des œuvres de vie.
8° La Bible est encore le livre des savants.
Depuis que la science est plus consciencieuse, elle devient plus biblique. Le mouvement est commencé. Il ne s’achèvera pas, jusqu’à ce qu’il ait été démontré au monde que le livre de la nature parle comme la Bible. « Il y a deux testaments qui parlent l’un comme l’autre, dit saint Thomas d’Aquin, le livre de la nature et le livre biblique : tous deux racontent la gloire, la majesté, la puissance de Dieu. » Histoire naturelle, géologie, astronomie, physiologie, linguistique, toutes les sciences ont leur base dans la Bible. Dieu, dit-elle, « a tout fait avec nombre, poids et mesure. » Dans ces seuls mots, Leibnitz retrouvait toute la mathématique…
9° La Bible est enfin le livre de tous les états, de tous les temps, de toutes les situations ; le livre des rois et des peuples, des magistrats et des guerriers, du père et de la mère de famille, du riche et du pauvre, de l’ouvrier et du capitaliste. Elle renferme des leçons pour tous les états. C’est donc le Livre universel.
Malheur donc, malheur à vous, incrédules, matérialistes, athées du siècle dernier ! Malheur à toi, vieillard de Ferney, qui as distillé sur ce divin recueil le venin de tes sarcasmes et de ton sourire impie ! Malheur à toi, qui as traîné dans la boue la parole écrite de Dieu ! L’anathème des générations pèse et pèsera à jamais sur ta tombe ! »