Dario Fernandez-Morera, Chrétiens, juifs et musulmans dans al-Andalus
« L’échange interculturel d’idées et l’élargissement des horizons entre chrétiens et musulmans désignaient essentiellement, selon les termes de Francisco Garcia Fitz, une appropriation pratique des connaissances de ceux qui avaient été soumis, n’indiquant pas du tout une reconnaissance de leurs valeurs religieuses ou morales, c’est-à-dire une appréciation positive de l’autre. […] Contrairement aux Wisigoths, qui s’assimilèrent, par la langue, la religion, les lois, la littérature et la philosophie, à la romansté (examinée en profondeur par Rémi Brague, dans « Europe, La voie romaine »), les conquérants musulmans ne s’assimilèrent pas aux civilisations qui les avaient précédés. Ils s’approprièrent partout leur savoir et leurs techniques pour être en mesure de les remplacer, au moyen d’un certain nombre de coutumes sociales et familiales efficaces, reposant sur une base religieuse, qui bouleversèrent inexorablement la culture et la démographie jusqu’à les faire disparaître. Cela avait été le cas pour la Perse zoroastrienne, l’Empire gréco-romain chrétien au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et en Asie Mineure (l’actuelle Turquie), le royaume indo-bouddhiste du Sind (dans l’actuel Pakistan). C’est ainsi que disparut de même le royaume chrétien wisigoth en Espagne. »
Rafael Sánchez Saus, La Nouvelle Revue d’histoire (HS N°12, Printemps-Été 2016)
« Dans al-Andalus, il n’y a jamais eu de volonté d’intégrer la population conquise dans un système ethniquement et religieusement pluriel. Ce qui a été instauré c’est le moyen de perpétuer la domination d’une petite minorité de guerriers musulmans orientaux et nord-africains sur la population autochtone »
Joseph Pérez, Andalousie – Vérités et légendes
« On présente volontiers l’Espagne musulmane comme un pays où les trois religions monothéistes auraient vécu en bonne intelligence. Il est vrai qu’en terre d’Islam, le pacte dit de la dihmma prévoit des dispositions particulières pour les « gens du Livre » : juifs et chrétiens bénéficient d’un statut : ils sont « protégés » ; on ne les force pas à se convertir. Cela ne veut pas dire qu’ils sont placés sur un pied d’égalité avec les musulmans. ils sont soumis à des discriminations fiscales, civiles et juridiques : on les oblige à porter des signes distinctifs : habits, bonnets grotesques, ceintures, marques d’identité en tissu jaune ; ils doivent habiter dans des quartiers clos, n’utilisent comme montures que des ânes, avoir des maisons plus basses que celles des musulmans, s’écarter devant eux dans la rue ; devant les tribunaux, leur témoignage est nul et non avenu… Malgré ces restrictions, leur statut les mettait théoriquement à l’abri de la persécution. C’est ce qui explique qu’ils aient pu conserver la liberté de pratiquer leur culte et une relative autonomie juridique. »
Serafín Fanjul, Al Andalus, l’invention d’un mythe : La réalité historique de l’Espagne des trois cultures
« Les clichés qui visent a idéaliser al-Andalus tombent bien vite dans des généralités ou dans la défense de mythes que l’on ne peut plus décemment soutenir aujourd’hui : la « liberté » des femmes andalousiennes ; le traitement affectueux réservé aux esclave ; l’idée fondée sur les premières conquêtes de l’islam selon laquelle « personne n’a jamais été force à se convertir à l’islam car les musulmans étaient certains qu’ils seraient nombreux a se convertir par pure attraction » ; la certitude ridicule selon laquelle toute la population jouissait d’un degré d’instruction sans pareil ; l’image d’une « cohabitation étroite entre musulmans, juifs et chrétiens, entre culture arabe, culture juive et culture occidentale sur le sol ibérique » , etc. Cet étalage de bons sentiments repose surtout sur des confusions, sur l’idée irréelle d’un métissage, sur un fantasme de coexistence idyllique entre les trois communautés. »
Maria Jésus Viguera Molins, Cristianos, musulmanes y judíos en la España Medieval (Page 50)
« On a crée le mythe de la convivialité comme si al Andalus avait été un paradis d’harmonie religieuse, culturelle et sociale […] Cette idée de convivialité s’explique par les préoccupations et les intérêts actuels, en particulier par ceux qui sont liés à la situation du Moyen Orient et à l’émigration vers l’Europe. »
Jean Sévillia, Historiquement correct
« […] dépeindre l’Espagne musulmane comme un modèle de coexistence pacifique entre religions relève de la fable. « La légende, observe Manuela Martin, a imprégné le discours politique et est devenue un argument rhétorique commode pour affirmer le caractère bienfaisant de l’ouverture aux autres cultures. Mais le mythe fonctionne précisément parce que, aujourd’hui, on en a besoin. » Dans le contexte actuel d’une Europe qui compte une forte minorité musulmane, il paraît rassurant de présenter l’islam comme nécessairement pacifique. Mais que dit l’histoire ? S’il y a eu reconquête chrétienne, c’est qu’il y a eu préalablement conquête musulmane. La Reconquista forme une entreprise longue (sept siècles), marquée dans les deux camps par une alternance d’avancées et de reculs. C’est une histoire compliquée, où les motifs territoriaux et politiques ont compté autant que les facteurs religieux. Sur la durée, tout comme en Orient au moment des croisades, on a vu des guerres entre chrétiens, des guerres entre musulmans, des musulmans alliés à des chrétiens et réciproquement. Étudier en détail la Reconquista exige le sens de la chronologie et le recours à la nuance. À s’en tenir aux grandes lignes, ce n’en est pas moins un affrontement entre l’islam et la chrétienté qui s’est déroulé. Du VIIIe au XIe siècle – première période –, l’islam se trouve en position offensive. En 711, les musulmans débarquent d’Afrique du Nord. Les Wisigoths battus, la péninsule est occupée dans sa totalité. Les envahisseurs franchissent les Pyrénées mais sont arrêtés, en 732, à Poitiers. Refluant vers le sud, ils se fixent en Espagne. Du XIe au XIIe siècle – deuxième période –, chrétiens et musulmans sont en position d’équilibre. En 1031, le califat de Cordoue est morcelé en quinze royaumes rivaux. Au nord, les royaumes chrétiens s’organisent : Portugal, Léon, Castille, Navarre, Aragon, Catalogne. Les Castillans poussent jusqu’au Tage et Alphonse VI reprend Tolède en 1085. Des chevaliers français et bourguignons participent à la bataille, et Lisbonne est libéré par une flotte flamande : une croisade sur la terre d’Europe. En 1086 surgit une nouvelle vague d’envahisseurs. Venus du Maroc et de la Mauritanie, les Almoravides se bâtissent un empire et contrôlent la moitié de la péninsule. En 1172, au moment où le pouvoir almoravide se désagrège, de nouveaux conquérants, les Almohades, débarquent du Maroc. En 1198, ils écrasent les chrétiens à Alarcos. Du XIIIe au XVe siècle – troisième période –, les chrétiens ont l’initiative. En 1212, la bataille de Las Navas de Tolosa marque un tournant : les souverains de Portugal, Navarre, Castille et Aragon remportent une victoire commune qui porte un coup définitif aux Almohades. En 1229, Jacques I er d’Aragon reprend les Baléares. Les villes du Sud tombent aux mains des chrétiens une à une : Cordoue en 1236, Valence en 1238, Séville en 1248, Cadix en 1270. Ne reste que Grenade, qui tiendra deux siècles. Le 2 janvier 1492, la reconquête est terminée. Au X e siècle, le califat de Cordoue couvre les trois quarts de l’actuelle Espagne : ses 5 millions d’habitants sont en majorité musulmans. Vers l’an 900, l’Andalousie est aux trois quarts chrétienne ; vers l’an 1000, un quart seulement de ses habitants sont chrétiens. Combien se comptent les Arabes de la première invasion ? Selon les sources, le chiffre oscille entre 25 000 et 50 000 combattants. Faute d’invasion massive, c’est donc que la population chrétienne est conduite à adhérer à l’islam. Ces conversions sont-elles obtenues par la persuasion ou par la contrainte ? Certaines s’effectuent librement : là encore, c’est le secret des âmes. Mais la violence est aussi employée. Spécialement par les Almoravides et les Almohades, qui persécutent chrétiens et juifs. En 1086, la population chrétienne de Ronda prend le maquis et résiste pendant onze ans. En 1102, les chrétiens de Valence fuient massivement vers la Castille, tout comme, en 1146, ceux de Séville. Les Almoravides déportent en Afrique du Nord des villages entiers de chrétiens récalcitrants. Le théologien juif Maimonide doit feindre la foi musulmane avant de pouvoir s’exiler. La coercition exercée par l’administration musulmane joue son rôle : pour échapper à la capitation et à l’impôt foncier dus par les Infidèles, beaucoup choisissent la conversion. D’où ce constat : dans le royaume de Grenade, comme dans toute l’Espagne musulmane, le pluralisme religieux existe, mais il existe sur une base inégalitaire. Le non-musulman est soumis, dans tous les domaines de la vie sociale, à de nombreuses discriminations. Les chrétiens – les mozarabes – ont le statut de dhimmi, ce qui signifie qu’ils sont protégés. Protection en réalité précaire. S’ils ne s’acquittent pas des taxes auxquelles ils sont astreints, ils risquent l’esclavage ou la mort. Les chrétiens sont obligés de porter des vêtements distinctifs. Posséder des armes ou monter à cheval leur est interdit. À tout musulman qui l’exige, ils doivent l’hospitalité gratuite. Sur la voie publique, ils ont à céder le pas aux musulmans. Lorsqu’ils construisent une maison, celle-ci doit être moins haute. Leur culte est autorisé, mais ils ne peuvent ni bâtir une nouvelle église, ni sonner les cloches, ni effectuer de processions, ni exposer une croix ou du vin. Tout prosélytisme est réprimé. Le musulman qui se convertit en secret au christianisme encourt la peine de mort. « La situation qui est faite aux chrétiens mozarabes, conclut Philippe Conrad, a pour but d’affaiblir leur communauté et d’encourager les conversions58 . » Avec les non-musulmans, il n’y a donc pas tolérance, mais coexistence. Une coexistence qui n’a rien d’irénique : la clémence d’al-Andalus est un mythe. Au fil de la Reconquête, des musulmans sont restés en territoire chrétien. Ces mudéjares sont 30 000 en Aragon, 50 000 dans le royaume de Valence (qui dépend de la couronne d’Aragon), 25 000 en Castille. En 1492, la chute de Grenade porte à 200 000 le nombre de Maures placés sous la juridiction de la reine Isabelle et du roi Ferdinand. Une population pauvre, qui exerce des petits métiers d’artisans ou d’ouvriers agricoles. Les mudéjares demeurent des sujets libres et peuvent pratiquer leur religion. Rapidement, cependant, la même logique prévaut que celle qui a prévalu contre les Juifs. Toujours dans le but de réaliser l’unité spirituelle de l’Espagne, avec l’appui de l’Église, les Rois Catholiques mènent une politique de conversion. Dès 1492, deux membres de la famille de Boabdil se sont convertis au catholicisme. Titrés infants de Grenade, assimilés à la haute noblesse espagnole, ils sont d’ardents soutiens de la Couronne. Une fois encore, le racisme – au sens où nous l’entendons – est absent de l’affaire. L’évêque de Grenade apprend l’arabe et le fait enseigner à son clergé. Il édite des catéchismes en arabe et en castillan. Les résultats sont toutefois mesurés. En 1500 et 1501, les musulmans déclenchent des émeutes qui sont sévèrement réprimées. Le calme revenu, ils sont incités sans ménagement à choisir la conversion ou l’exil. En 1526, la religion islamique est définitivement interdite. Charles Quint, qui a succédé à son grand-père, Ferdinand le Catholique, en 1516, donne cependant ordre à l’Inquisition de ne pas intervenir tant que l’instruction chrétienne des musulmans convertis – on les appelle les Morisques – n’est pas achevée. Une bulle pontificale confirme ce moratoire de quarante ans. Dans les faits, les Morisques maintiennent clandestinement des pratiques islamiques. En 1566, au terme du moratoire, Philippe II, fils de Charles Quint, reprend la politique de son père. Les Morisques se révoltent : de 1568 à 1570, c’est la deuxième guerre de Grenade. Une guerre particulièrement cruelle, où les rebelles, détruisant les églises, s’en prennent systématiquement aux prêtres et aux nonnes. Les musulmans finissent par être vaincus. Mais ils restent en contact avec les Barbaresques turcs, qui constituent un danger permanent pour les navires espagnols. Alors, inquiet pour la cohésion de son royaume, Philippe III, le fils de Philippe II, décide l’expulsion des Morisques. De 1609 à 1614, ils sont 300 000 à quitter l’Espagne par la mer, débarquant en Afrique du Nord ou dans l’Empire ottoman. « Il faut renoncer à une idée reçue, constate Joseph Pérez, celle d’une Espagne dans laquelle les trois religions du Livre – chrétiens, musulmans et juifs – auraient vécu en bonne intelligence pendant les premiers siècles de la domination musulmane, puis dans l’Espagne chrétienne des XIIe et XIIIe siècles. » Tout comme elle avait échoué avec les juifs, la politique d’assimilation par la conversion massive a échoué avec les musulmans. On ne peut forcer les esprits : nul n’abdique sa culture et sa foi sous la contrainte. C’est une grande leçon. Toutefois, en faire le procès à la seule Espagne chrétienne, c’est mentir par omission. À cette époque, aucun pays musulman ne tolère les chrétiens sur son territoire. Il en est encore ainsi, au XXIe siècle, dans un grand nombre d’États musulmans. »
Bibliographie
– Philippe Conrad, Al-Andalus, l’imposture du « paradis multiculturel »
– Serafín Fanjul, Al Andalus, l’invention d’un mythe : La réalité historique de l’Espagne des trois cultures
– Joseph Pérez, Andalousie – Vérités et légendes
– Rafael Sanchez Saus, Les Chrétiens dans al-Andalus : De la soumission à l’anéantissement
– Dario Fernandez-Morera, Chrétiens, juifs et musulmans dans al-Andalus